Ce n’est point que cet arbre présente par lui-même rien de bien remarquable. Mais il a déjà sa légende. C’est au pied de cet arbre que deux hardis coquins avaient eu naguère l’ingénieuse idée de s’embusquer et de rançonner les passants. Cela à deux pas de la ville. Les premiers jours tout alla bien et aucun incident fâcheux ne vint troubler le cours normal et régulier de leurs vols et assassinats. Le colonel de police, le bin-bachi, envoya bien des zaptiés contre eux. Mais ces gendarmes auraient rendu des points aux carabiniers de Meilhac et Halévy. Ils arrivaient ou du moins prétendaient toujours arriver — (on ne sait trop au juste) — beaucoup trop tard, et ils manquaient habilement les voleurs au gîte. Le hasard fit qu’un jour un zaptié honnête, — il s’en trouve quelquefois, — revenant de Biledjik, porteur de dépêches, est assailli devant cet arbre par les deux bandits ; sans scrupule aucun, et sans s’inquiéter des relations plus ou moins cordiales de ses collègues avec ces bandits, le zaptié les poursuivit bravement et les tua de deux balles de winchester. Il gagna à cette affaire trois cicatrices au visage et un galon rouge sur la manche. Mais depuis il est tenu à l’écart.

Pendant que je narre cette petite histoire, mes compagnons promènent des regards inquiets sur les zaptiés qui nous escortent. Je les rassure de mon mieux, leur affirmant que de ceux-là on n’a rien à redouter.

Nous repartons au pas de route, pas ordinaire, allongé, qui permet de faire tout au plus une lieue et demie par heure.

Ce petit convoi ne manque pas de pittoresque. En tête et sur les côtés les zaptiés au costume brun et vert, petites bottes courtes, sabre et winchester ; mes compagnons en tenue de voyage, avec le grand chapeau-casque en liège, le revolver à la ceinture ; les postillons conduisant les chevaux chargés des bagages, s’arrêtant à chaque instant pour rajuster une caisse, remettre une corde, sacrant après les bêtes et geignant auprès de nous ; à l’arrière-garde mon cawas et moi, solidement armés, et équipés à la turque.

Bientôt la route se rétrécit. Ce n’est plus qu’un sentier qui finit même par disparaître, et nous suivons le chemin indiqué par le passage récent des caravanes. Nous sommes au milieu de la plaine de Brousse, dans la vallée de l’Ulufer. A droite, le profil sombre et sévère des contreforts de l’Olympe qui se prolongent au loin ; à gauche, la plaine s’étendant à perte de vue, émaillée de bouquets d’arbres, de champs de maïs, de rizières, de vignes ; en face, une suite de hauteurs au milieu desquelles se trouve le petit lac de Kouch-Gueul.

A huit heures nous faisons halte au bord d’un petit ruisseau qui descend de l’Olympe et va, après mille sinuosités, rejoindre l’Ulufer. Sur ce lit semé de cailloux coule un filet d’eau limpide ; mais, survienne un orage, et ce ruisseau, devenu torrent, charriera à flots une eau jaunâtre, mêlée de terre, de roches, de détritus de toutes sortes, et deviendra infranchissable. Aujourd’hui il est abordable, doux, tranquille et joli au possible sous les brûlants rayons dont le soleil inonde la plaine.

Là, au milieu d’un groupe de platanes touffus, se trouve une petite cabane de feuillages. C’est un poste de zaptiés. Ils ont pour devoir de surveiller la plaine. Mais ils passent tranquillement leur journée sous l’ombre protectrice des platanes et se font un petit revenu des tasses de café, des tomates, des concombres, des pastèques qu’ils offrent aux voyageurs. C’est le plus clair des bénéfices que peut leur rapporter leur métier, car s’ils n’attendaient qu’après leur solde !…

Ils sont si mal payés ces pauvres gens, quand ils le sont !

Un pacha m’avouait un jour qu’il devait à ses zaptiés quatre mois de solde. Et il ajoutait avec la satisfaction évidente d’un homme qui a trouvé une excellente combinaison :

— A l’avenir, je les ferai payer régulièrement ; mais tous les quarante jours seulement. Comme cela je gagnerai un mois sur trois !