Il expliqua que l'affaire de Barraton l'obligerait sans doute à les abandonner jusqu'au soir.

La nouvelle ne laissa point de les inquiéter; puis, brusquement, tout changea en Merizette: elle perçut un plaisir douteux, et sa jeune vertu s'accommoda presque joyeusement de cette journée suprême accordée à l'amusement de lutter dans ses armes neuves. Elle n'avait plus qu'une infime crainte de faillir, mais du moins elle jouirait une dernière fois de cette crainte; ils vivraient quelques heures dans le chaud frôlement des tentations.

—Pourvu que je sois tentée!

Elle avait peur de n'être plus, le jour suivant, séduite par la douceur et la possibilité de la chute. Ce qui, avant tout la charmait dans l'intrigue, c'était la lutte: dans le devoir, la lutte aussi. Être la puissance qui dirige! Elle regretta confusément d'avoir un adversaire aussi décidé qu'elle-même à ne rien entreprendre; sa constance eût recueilli plus d'agrément et de mérite, en présence d'un audacieux sans scrupules, et cet homme-là, certes, l'eût trouvée impitoyable, belle d'indignation. Telle, pourtant, cette journée serait attrayante. Voilà qui est vivre! Elle se complaisait dans l'espérance de ses craintes, et vint à souhaiter, par moments, que le soleil fût déjà couché, et déjà levé. «Demain, à cette heure, nous serons seuls.» Elle rencontrait de la sorte une saveur de perversité dans la satisfaction même de bien faire.

Parfois, elle donnait à Georges un sourire amical, qu'il lui rendait, et qui était pour eux une formule de promesse où se renouvelait leur pacte.

Jeanne, loyalement, était contente et fière d'elle. Même ignorées, les bonnes actions nous laissent devant nous un plaisir d'amour-propre qui nous pousse à les recommencer, moins par réelle vertu que pour nous donner encore le plaisir vaniteux de notre éloge intime.

Merizette eut pour son mari de câlines prévenances, et ces cajoleries lui devinrent si agréables qu'elle en oublia bientôt la cause déterminante; elle se livrait à ce jeu de tendresse conjugale avec l'entraînement d'une fantaisie inconnue jusque-là et qu'on vient d'inventer; presque entière elle s'y livrait, et sans arrière-pensée, comme si tout d'un coup elle avait reçu la révélation d'amour: à elle aussi, il semblait bon de faire du bonheur, et ce rôle d'ange attentif l'affriolait par l'imprévu de ses sensations. Elle redoublait alors de grâce aimable et se délectait avec un parfait égoïsme dans ce beau dévouement qu'elle pensait avoir.

Chacun s'y méprit, d'ailleurs, et la journée fut bénie par eux tous.

A contempler le couple qui marchait à ses côtés, échangeant des gentillesses d'amoureux, Georges sentait l'émotion d'une délivrance subite; là, il voyait triomphalement la fin de toutes ses terreurs! Merizette ne s'était jamais montrée ainsi, et voilà qu'elle était muée: il fallait donc que cette nature légère se trouvât en face du crime, pour en comprendre et en redouter la bassesse? Elle n'était, au fond, que futile, coquette, curieuse, éprise du hasard et du danger: elle savait, maintenant, et tout serait tranquille: elle mettrait dans l'amour reconquis l'exubérance nerveuse qui travaillait la solitude de son cœur. Jusqu'ici, avait-elle aimé Pierre? Elle l'adorerait désormais, et cette fièvre inquiète qui semblait devoir empoisonner leur vie, ne tendrait qu'à la rendre plus étroite et plus chaude. Georges songeait de la sorte, et une joie profonde enlevait son cœur dans sa poitrine; devant ce bonheur, devant son œuvre enfin, son œuvre, hélas! il avait envie de pleurer. Il se chagrinait moins de ce baiser coupable: l'avenir garanti effaçait le passé; un peu plus, il croirait à leur innocence et se féliciterait du mal qui amenait un bien si désirable.

Il fixa son départ au surlendemain, et s'endormit dans le calme puissant d'un homme qui vient de parachever sa tâche.