Mais, dès le réveil, son baiser lui revint en mémoire, et effleura ses lèvres. Il en eut aussitôt une pudeur qui, pendant un temps, troubla sa conscience: quelle tristesse, d'atteindre ainsi le but qu'il avait poursuivi! La trahison vivait en eux, et pour que Jeanne, après cette caresse, sentît l'effroi de l'adultère, ne fallait-il pas qu'un désir d'adultère l'eût entraînée vers lui! Quelle situation aurait-il désormais en face de cette femme, sa complice! Toute leur existence, sous les yeux de Pierre, ne serait qu'une longue hypocrisie: toujours mentir, puisqu'ils auraient toujours un secret à cacher!

—J'aurais dû m'en aller plus tôt! Que faisais-je donc dans cette maison? Pourquoi y être resté si longtemps? Je suis faible, mou, bête! Je m'amuse avec des mots. Des velléités et pas de volonté! J'ai des prétentions, et voilà tout… comme elle… Je ne vaux pas mieux qu'elle, et je vaux moins, puisque je suis le bénêt dont elle joue…

Il fut mal à l'aise, en revoyant son ami. Arsemar le prit par le bras. Merizette était complètement rétablie: elle descendrait bientôt; et Pierre, en se retournant vers la fenêtre de leur chambre, entraîna Georges à travers les pelouses.

La jeune femme, aussi, songeait à ce baiser: le souvenir lui en parut plus délicieux que la réalité. Sa grande ferveur d'amour légitime était un peu tombée. Cet amour-là, d'ailleurs, lui avait-il jamais donné le frisson dont elle rêvait, le suprême frisson après lequel aspirait toute la curiosité de son être, ce divin «au delà» qu'elle appelait dans les caresses, comme si quelque chose d'insaisissable encore se fût toujours reculé devant elle?

Elle avait passé dans le remords quelques heures charmantes, mais déjà elle se lassait de son remords.

«C'est bien, mais après?» Elle voyait se dérouler à l'infini la suite monotone des jours, et se fatiguait de son ennui futur. Demain, et puis demain; hier, jamais plus; sans fin, des lendemains pareils; sans trêve, la solitude de cette maison et la continuité d'une affection qui n'aurait ni secousses, ni dangers, ni ressort; un monde et des causeries insipides, des tendresses qui le deviendraient… Paris! Quand donc? Vivre, vivre! Le premier devoir, c'est de vivre. Elle reconnut avec étonnement que les deux mois les plus agréables de sa jeunesse venaient de s'écouler depuis l'arrivée de Desreynes: elle ne leur pouvait comparer que les premières semaines de son mariage, et cette course en Italie qu'elle avait faite avec le comte, alors qu'elle travaillait de toute son imagination à voir un amant dans l'époux, et un enlèvement dans le voyage des noces; mais le plaisir factice de cette fuite, banale en somme, puisque permise, avait pour son esprit moins de charme que les manœuvres compliquées de cette petite guerre, un peu galante, un peu haineuse, qui se terminait aujourd'hui. Jeanne redescendait le cours de leur histoire: un par un, elle en revit tous les instants, depuis la rencontre au palais des Beaux-Arts, jusqu'au baiser reçu dans cette chambre, là! Et Georges allait partir…

Ce baiser! Elle ne l'aurait plus! Puis, tendant ses lèvres, elle les entr'ouvrit comme pour y recevoir encore la bouche qui les avait une fois approchées; elle s'adonnait passionnément à un mensonge d'adultère; elle le savourait avec un amour d'autant plus vif que l'accomplissement lui en paraissait impossible à jamais, et cette idée seule exaltait son désir; comme un fauve qui a usé ses griffes contre les barreaux de la cage, elle s'abîmait dans l'apparente résignation de l'impuissance, pour jouir en soi-même du bonheur défendu, mais évoqué dans un rêve qui ressemblait à de l'extase. Ses paupières étaient baissées; ses dents luisaient sous un sourire alangui; ses deux seins se soulevaient longuement, avec une lenteur lourde. Elle resta quelques instants ainsi, et d'un bond se leva.

Elle vint à la fenêtre et aperçut au loin les deux hommes: elle demeura derrière le rideau soulevé… Georges! Avant quelques jours, il aurait noyé toute souvenance, dans le torrent de la vie parisienne: les théâtres et les fêtes, les ateliers et les bals, le monde bruyant de l'art, l'intimité des noms connus, tout cela aurait vite supprimé de sa mémoire la provinciale enterrée dans ses collines! Mais elle éprouvait moins de regret pour cet oubli prévu, que d'envie pour une existence à laquelle elle n'aurait point de part et qu'elle eût choisie entre toutes; son ambition était plus jalouse que sa voluptuosité. Elle eût avec enthousiasme changé son personnage contre celui de Georges, et fût, à sa place, partie avec gaîté; ce désir était même si puissant, qu'il resta logique jusqu'au bout, et Jeanne, malgré son orgueil, n'imagina pas de reprocher à Desreynes l'indifférence qu'il lui garderait dans un mois.

Ah, le suivre, être la maîtresse de sa maison et l'amie de ses amis, après épuration d'ailleurs! Voilà l'époux qu'il aurait fallu à ses vœux: elle aurait tenu un salon célèbre, reçu les esprits en vogue et donné de resplendissants raoûts. Elle arrangeait une maison: son hôtel semblait une cour, elle semblait une reine.

«L'aurais-je trompé? Je le crois.» Elle reconnut avec un peu d'étonnement qu'elle eût été pour Desreynes une épouse moins scrupuleuse que pour le comte: elle eût trahi plus aisément son élu que celui qu'elle trahissait déjà en sa faveur. Elle sourit à cette pensée.