—C'est vrai, pourtant, que je préférerais être la femme de Georges et l'amante de Pierre! C'eût été plus difficile, d'abord… Comme la vie est drôle, à force d'être si mal faite!
Les deux amis reparurent à la lisière du parc. Jeanne contemplait le Parisien: il était vraiment d'une élégance exquise. Georges devenait pour elle la vision palpable de toutes ses ambitions mondaines, de toutes ses passions citadines: il incarnait Paris; de la splendeur de Paris, il était revêtu. Elle le dévorait du regard tandis qu'il cheminait au bras de Pierre; elle croyait voir passer le rêve de sa vie, le rêve de sa vie manquée, qui passait. L'un était l'idéal, et l'autre la réalité. Libre, là; enchaînée, ici! Une brusque colère l'emporta contre d'Arsemar, et elle frappa du pied. «Ah! que je voudrais m'en aller!» Le parc, les coteaux, le printemps, sa chambre lui étaient odieux; elle fixa sur les arbres verts un œil de rancune et de défi. Alors, s'éloignant de cette fenêtre, elle s'habilla avec une sorte de rage.
VII
Je ne tardai à l'exécuter qu'autant de temps qu'il en fallait aux contradictions pour l'irriter et la rendre triomphante.
J.-J. Rousseau.
Quand elle parut devant eux, Georges éprouva une inquiétude que la pensée de son prochain départ ne suffit pas à dissiper; et comme s'il eût senti que déjà elle avait changé d'âme, il l'examinait de loin, avec une prudence suspicieuse; il revoyait en elle l'adversaire des anciens jours; il s'étonna d'une impression dont il était si loin, hier, et que ne justifiait aucun nouvel indice.
—Saurai-je un jour penser comme la veille?
Ils voulurent descendre une dernière fois vers le fleuve: ils parlaient peu, chacun ayant en lui une méditation muette; tous trois étaient assez intimes pour se permettre et permettre aux autres cette solitude contemplative dans laquelle on se renferme parfois aux côtés d'un ami, plus délicieuse qu'une solitude réelle, puisqu'elle en joint le charme au charme d'être ensemble: la solitude sans l'isolement.
Arsemar songeait au départ de Desreynes, et sa méditation était un regret.
Merizette synthétisait quelques jugements psychologiques et s'octroyait des louanges: «Pierre est un rêveur qui suit son idée et ne voit pas la vie; Georges, un promeneur qui voit la vie et ne suit pas son idée; la seule tête de la maison, c'est moi.»
Quant à Desreynes, il échafaudait une série d'aphorismes sur les fluctuations de son individu: «La rectitude dans l'idée, n'est-ce point, en vérité, ce qui constitue l'homme? Mais combien la possèdent, et ne serait-on pas un grand homme par cela seul qu'on est digne d'être un homme? L'humanité se résume en quelques têtes: le reste s'appelle végétation… De quoi parlé-je? Je suis une matière qui s'agite, et je n'ai point de moi, puisque j'ai chaque matin un autre moi!