Desreynes, que blessaient ces airs d'importance, affecta de n'y donner aucune attention, et s'efforça de causer calmement de choses indifférentes. Un tel jeu ne pouvait produire en la jeune femme qu'un déplorable et dangereux résultat. Cette tranquille intimité entre les deux amis, cet abandon pour une soirée, et, par-dessus tout, cette sérénité chez un homme qu'elle avait menacé, chaque chose et chaque idée l'exaspéraient davantage.
Elle rageait pour son plaisir, et n'avait pas minaudé une colère dans le dessein d'être intéressante, mais elle fut choquée qu'on s'y intéressât si peu. Son mari lui-même semblait s'associer aux provocations de Desreynes: étaient-ils déjà ligués contre elle, et Georges exerçait-il sur l'autre un ascendant plus puissant que le sien? Elle y pensa, dans son pessimisme provisoire. Que son ennemi le plus haineux s'acharnât à détruire l'estime et l'amour d'Arsemar, c'était logique; qu'il y parvînt, c'était possible: alors, on la planterait là, comme une niaise!
«De quoi s'occupaient-ils avant le repas, enfermés tous deux dans le cabinet du comte, où trois domestiques furent appelés tour à tour? Une enquête?»
Elle regarda son mari, qui, rencontrant ses yeux, lui sourit.
—Il n'a pas l'air… Mais cela ne prouve rien. Pourquoi ne serait-il pas horriblement dissimulé? Les hommes ont toujours un vice secret, et celui-là qui ne montre que des vertus doit cacher quelque chose…
Jeanne, en ce moment, ne déduisait pas les sottises l'une de l'autre, avec cette précision lente qu'elle affectionnait tant; mais l'habitude de raisonner sans fin mène à raisonner sans effort, et presque malgré soi; sa logique accoutumée lui jetait les affirmations sur les inquiétudes, avec la rapidité de la colère, et lui échafaudait comme en un songe une hypothèse de complot: on la jouait, on allait la jouer.
—Prenons l'avance!
Mais, comment? Mme d'Arsemar cassa un verre en le posant trop fort. Elle supputait toujours.
Pierre disait alors, fort à propos:
—Il faudrait posséder la raison absolue, ou ne pas se mêler de penser. Nos méditations ne nous mènent souvent qu'à l'erreur et nos vertus qu'au mal, comme parfois nos vices nous conduisent au bien. Notre folie a toujours quelque sens; notre sagesse est toujours à moitié ivre.