Ils s'efforcèrent de ramener l'expansion de cette douce nuitée; mais à mesure qu'ils y tâchaient, la naïve sincérité des abandons leur devenait plus impossible; ils restaient gênés l'un près de l'autre parce qu'ils cherchaient à ne pas l'être. Georges, dès lors, accepta plus volontiers les promenades en mer auxquelles l'invitaient les pêcheurs; s'il hésitait parfois, Pierre l'engageait à les suivre, et se sentait débarrassé de ses contraintes, dès que la barque avait doublé le cap, sous les rochers du phare.
Car il pouvait alors redescendre dans son monotone désespoir, tout seul, sans la surveillance de l'amitié, sans la crainte du mot échappé qui trahirait sa douleur muette et grandirait celle d'un autre.
Dans les premiers temps, il avait aimé la solitude, pour elle; maintenant, il fuyait Georges, pour lui.
La mer, en vain, essayait de le guérir encore: toute l'œuvre était à refaire.
Un remords s'était même ajouté aux chagrins: il se découvrait, à son tour, coupable envers l'ami dont les soins assidus n'aboutissaient qu'à l'écarter de lui; il résolut d'être plus accueillant et de le fréquenter davantage; mais il renonça bientôt à ce labeur,—c'en était un,—et revint seul parmi les roches: son remords lui resta.
Un jour, il trouva dans sa grotte les traces d'un foyer rustique: les enfants qui l'avaient construit revinrent, et allumèrent un grand feu de goémons; ils riaient en cachette de voir ce solitaire suffoquer dans la fumée jaune; il se retira sous la pluie qui tombait, fine et pressée. Chaque jour, ils arrivèrent à l'heure précise, pour la même fête, avec le même plaisir de tourmenter, haineux et déjà hommes. Pierre, à la fin, protesta sans se fâcher; les enfants, fils d'un riche épicier nantais, l'insultèrent. L'averse continuait à tomber. Arsemar s'en allait sous l'orage, et quand il était fatigué de son chemin sur les galets glissants, il se réfugiait dans l'anfractuosité d'un roc; la pluie trempait ses vêtements, lui fouettait le visage et l'aveuglait. Il passait ainsi des heures moroses, le reclus, et sans bouger, il contemplait l'Océan gris sous les nues grises: l'eau du ciel piquait les flots ternes, avec un crépitement confus, et sur l'immense nappe s'étalait comme un brouillard lourd; la mer était toute mouillée.
Elle devint bientôt impraticable aux matelots; Pierre et Georges restèrent ensemble; ils usaient les journées au coin du feu, dans la cuisine où la cabaretière donnait à boire aux mariniers. Les heures étaient si lentes, et l'on ne disait rien! Pour s'oublier l'un l'autre et s'oublier eux-mêmes, ils se mêlaient volontiers aux propos des gens de mer, écoutaient les récits cent fois contés, interrogeaient, s'initiaient aux termes du métier, et, dans l'espoir d'abolir leur propre vie, tendaient à s'en créer une autre. Mais leur vie était bien à eux et les tenait au cœur.
Pendant trois semaines entières, depuis le soir de ce fatal entretien, à force de s'être systématiquement évités, ils avaient pris l'habitude exigeante de se craindre; la cause de leur éloignement eût-elle cessé enfin, le trouble qui en était né n'aurait pas cessé avec elle; ils n'avaient plus besoin de revoir le passé, pour sentir un continuel malaise en se retrouvant face à face. La pensée faisait partie de leur corps.
Pierre imagina que, sans doute, le charme du pays achevait de s'épuiser pour eux. Il songea au départ.
—A quoi bon?