C'est un navire qui croirait se sauver de la peste en quittant la terre ferme, et qui remporterait au large la contagion apportée à la rive, par lui!
Georges eût voulu trouver quelque plage nouvelle, mais on lui désigna Venise, la ville languissante où le couple des jeunes époux avait caché ses premières caresses. Vainement essaya-t-il de s'opposer à cette dangereuse étape; il eut peur de comprendre que Pierre l'abandonnerait plutôt que de renoncer à son projet; il pensa du moins faire accepter un hôtel inconnu des souvenirs, mais l'autre s'entêta, et c'est la maison de ses noces qu'il choisit pour manger et dormir.
Il fit ses choix, d'ailleurs, d'un air indifférent. Il disait:
—Ne penses-tu pas que nous serions mieux ici? On dit grand bien de cette maison, et j'ai regretté, dans un précédent voyage, de n'y pas être descendu.
Car le mensonge, maintenant, germait dans cet être si pur: la pudeur de montrer ses maux, la crainte de chagriner en les montrant, l'habitude de cacher son cœur, tout lui avait, par degrés, rendu nécessaire la dissimulation; et voilà même qu'il simulait.
Mais Georges ne se prenait pas à ces feintes trop naïves, et, la mort au cœur, obéissait pour rester là.
Toujours doux, maternel, plein de soins et de condescendances, il guettait les vœux pour les prévenir et les peines pour les chasser.
Dans cette perpétuelle attention, il souffrait en mère un peu plus qu'en coupable, et sans doute souffrait davantage: d'une douleur moins aiguë, mais toujours éveillée, prudente, attentive, observant les jours, espionnant les nuits, une douleur de femme dont le dernier-né serait pris d'un grand mal qui peut le tuer tout à coup…
Ils parcoururent les églises et les musées; mais Pierre regardait les œuvres d'art moins que les endroits où Jeanne s'était arrêtée autrefois; avec une précision cruelle, il la revoyait devant une toile des maîtres, immobile dans sa pose studieuse, ou gravissant d'un pas royal les marches de quelque palais, ou frissonnant de plaisir au seuil noir d'un cachot; à table, elle s'asseyait ici: à la Salute, elle s'était agenouillée près de cette colonne, et longtemps il l'avait admirée dans sa prière: à la maison des Jésuites, combien elle avait ri, lorsque le gardien ivre s'était réveillé dans son petit coin d'ombre, pour venir, en trébuchant, leur expliquer les tableaux de Véronèse et du Titien, qu'il touchait du bout de sa canne, comme à la foire…—«Già é!» Elle aimait tant le cri des poppes! Le Coleone l'avait enthousiasmée. Chaque matin, elle apportait des graines de maïs aux pigeons de la place, qui descendaient vers elle d'un long vol courbe et gracieux, et s'agriffaient à ses bras souples, battant des ailes, piquant leurs jolis becs rouges dans son gant de suède jaune, puis voletant, et tournoyant sur sa tête si chère, comme une vivante auréole d'amour. Chaque soir, elle allait s'éblouir aux reflets du soleil couchant qui cuivre les larges vitraux de Saint-Marc, et flambe comme un incendie parmi les dentelles de marbre…
Chaque matin, Pierre revenait apporter des graines de maïs aux pigeons de la place, et chaque soir revenait s'éblouir aux reflets du soleil couchant, seul.