Desreynes était résolu, pour une existence nouvelle dans un pays inconnu, à ne plus abandonner son ami aux dangers de la solitude. Il ne le quitterait pas: à toutes les heures et partout, ensemble, afin qu'on s'accoutumât à voir la vérité face à face, et que, par l'habitude, l'amitié rentrât dans leur vie; la présence du coupable entretiendrait d'abord la jalousie, mais la rancune serait moins dangereuse que l'amour; elle combattrait l'amour, et peu à peu se diminuerait elle-même par sa propre constance: enfin, quand à son tour elle achèverait de mourir, elle aurait peut-être déjà tué la passion…
L'expérience sembla justifier ces calculs: Arsemar supportait sans trop de contrainte la compagnie de Desreynes, grâce surtout à la sérénité relative que venait de lui procurer leur dernier rapprochement. Puis, la santé morale de cette grande Florence le gagnait insensiblement.
Peut-être n'existe-t-il aucune ville au monde qui rende comme celle-là l'orgueil d'être homme ou la volonté de le devenir; elle sangle l'âme, elle la relève, elle crie le courage et la promesse. Tant d'œuvres sont nées là pour l'immortalité, que le passant, parmi les demi-dieux créateurs de dieux, médite sur la gloire d'être un enfant de cette race où les géants remuaient la terre et le ciel.
—C'étaient des hommes! s'écriait Arsemar. N'ont-ils pas connu, eux aussi, la douleur, la honte, la solitude, l'exil? N'ont-ils pas connu la trahison? Mais ils se redressaient, et, mettant le pied sur les platitudes de la vie, ils se jetaient dans l'immensité de leur rêve, et le culte cachait les misères! Que suis-je auprès de ceux-là, ou de ce qu'ils ont souffert, pour avoir le droit de me plaindre chez eux?
La consolation trouvée à Florence était presque analogue à celle qu'avait donnée la mer; mais si sa grandeur était moins intime, elle était plus vivante et demandait plus impérativement l'oubli. A chaque pas, des pensées graves sollicitaient le triste voyageur et l'entraînaient hors de sa peine: il retrouvait plus rarement Merizette et se retrouvait plus souvent; il vivait davantage, requérait sa raison, tout cela un peu aux dépens de son malheur.
Son inquiétude morale, en perdant de la précision, était pour ainsi dire passée dans son intelligence, en sorte qu'il souffrait moins de lui, mais ne jouissait de rien autre: il analysait tout, discutait et compliquait, dressait des théories et entassait des arguments, voulait prouver sans cesse, subtilisait, ne permettait pas une opinion contre nulle de ses sentences, et posait ses jugements comme des injonctions; puis, peu à peu, il descendait la pente des paradoxes et des méchantes ironies.
La constatation du mal est en nous comme un besoin de la douleur, et quand nous parvenons à le moins envisager dans notre condition, la nécessité de le voir autour de nous s'impose ainsi qu'une revanche. Il ne le considérait pas dans les morts, par respect pour leur œuvre, mais parmi les vivants et les idées. Il en était venu ainsi à soutenir nerveusement des syllogismes contre lesquels il se fût rebellé autrefois, et qu'il déduisait avec une ténacité d'autant plus irréconciliable, qu'il y rencontrait un moyen de contredire à son passé en même temps qu'à son âme.
Georges se gardait de protester jamais, pour n'amener aucune aigreur; il multipliait les condescendances et les sollicitudes, et se tenait comme auprès d'une maîtresse capricieuse avec laquelle on se brouille pour un mot inopportun; il approuvait tout, en bloc, en détails: les compromis métaphysiques coûtaient peu d'ailleurs à sa conscience, et sa retenue lui était d'autant plus aisée que les nouvelles affirmations de Pierre cadraient généralement avec les siennes, à cause de leur allure hautaine, méprisante, et quelquefois hargneuse.
Il résulta de cette entente une facilité plus grande pour atteindre à la vie commune et à la paix: si tant d'obstacles entre eux gênaient l'expansion des tendresses, rien ne s'opposait à la sympathie des idées, et l'on causait avec plaisir.
Plus on causait, plus on s'éloignait du passé.