Arsemar était satisfait de posséder près de lui une intelligence qui correspondait si exactement à la sienne, et qui, sur chaque assertion, renchérissait d'un mot piquant; ce qui l'avait tant de fois chagriné dans son ami, jadis, le rapprochait maintenant de lui plus que toute autre chose; ils éprouvaient, à s'entendre parler, un étonnement réciproque et satisfait; on eût dit qu'ils faisaient la découverte l'un de l'autre; une camaraderie de tête semblait vouloir remplacer l'attachement des cœurs.

A cette époque de leur vie, Georges, qui, jusque-là, dans l'apport de leur amitié, avait rendu moins qu'il ne recevait, fut au contraire le plus donnant, car son affection paraissait grandir à mesure que celle de Pierre glissait dans l'égoïsme du malheur: Desreynes se rendait compte de ce double état, aussi bien qu'il avait su naguère apprécier l'infériorité de son dévouement. Mais il n'en concevait ni vanité pour lui ni blâme contre Pierre.

Il suivait Arsemar, avec la constante attention de ne pas lui permettre une minute de solitude intérieure, dès qu'il n'était pas sûr de la direction que prendraient les pensées; il pesait d'avance chacune de leurs démarches ou chaque phrase, afin de ne rien réveiller de ce qu'il fallait assoupir; la tâche était ardue, car l'instinct du malheur veut tout rapporter à lui-même, et ce qui nous distrairait n'est qu'un chemin détourné pour revenir en nous: mais Georges ne faiblissait pas dans son rôle, et s'efforçait parfois d'amener le rire sur le visage de son ami; rire plus souvent ironique et cruel que bonnement joyeux; n'importe, il y réussissait entre temps.

Cependant, les tendances paradoxales et caustiques s'accentuaient de plus en plus dans l'esprit d'Arsemar. Le jour où l'homme ne croit plus à son âme est la veille du jour où il ne croira plus à rien. Pierre s'entretenait dans sa rigueur acerbe avec une persistante complaisance: il traversa alors une véritable maladie cérébrale dont les excès finirent par alarmer Desreynes.

Leur promenade favorite était à Santa-Croce: ils se trouvaient chez eux, dans la fréquentation des tombes; Georges conduisait volontiers son ami dans l'église claustrale, où tant de morts glorieux rappelaient leur ouvrage et forçaient la méditation. Arsemar ne manqua pas une fois de s'arrêter devant le monument d'amour élevé dans le saint lieu. «A Alfieri, sa maîtresse, comtesse d'Albany.»

—Ah, disait-il, l'homme est couvert de préjugés comme un vieil obélisque! Est-on certain que cette morale, pour laquelle un gueux se torture, vaille mieux et soit plus noble que les paradis défendus?… Il entre plus de vanité que de vertu dans la force de notre vertu même. Et l'orgueil des péchés hautains qui, dans leur cynisme royal, s'offrent aux soufflets de la foule, n'a-t-il pas plus de grandeur que la mièvrerie des convenances?

Il ajouta: «Ma femme, si tu permets ce mot, proférait une phrase fort juste, le matin de ton arrivée: «Dans trente ans, que restera-t-il de nos sacrifices? Poussière!»

Il reprenait: «Où est le bien? Où le devoir? Nous n'avons le droit de rien affirmer, puisque nous ne savons le pourquoi de rien; nous ne pouvons que chercher, avec la certitude intime que nous ne trouverons pas.»

Puis: «A quoi bon apprendre, savoir, penser? Rien de tout cela ne nous livre la vérité: nous n'y gagnons que le sentiment de notre impuissance et aussi des moyens nouveaux pour errer davantage, car nous nous éloignons de la simplicité et de la nature.»

Desreynes tâchait à l'entraîner de là, mais Arsemar revenait sans cesse au marbre d'Alfieri: tour à tour, il bénissait et maudissait l'amour.