Pierre lui-même sentit une joie de cette solitude: il l'avait vaguement désirée, car il ne retrouvait pas son Georges tout entier dans l'hôte qui leur était venu. Il avait soif d'un peu de passé, et malgré son amour pour Jeanne et sa confiance en elle, il éprouvait une pudeur à se souvenir devant elle.
Ils se tenaient par le bras, et leurs épaules se touchaient; maintenant encore ils parlaient peu, mais qu'importent les mots? Ils se sentaient immensément ensemble. Quand l'un contemplait un arbre ou un rocher, l'autre le voyait en même temps et tous deux en même temps avaient la même pensée. Ils savouraient cette joie complexe des retours ardemment désirés: il semble, tant la communion est complète, qu'on ne se soit jamais quitté, et pourtant on se délecte en quelque chose d'infiniment suave qu'on avait perdu et qui revient.
Un coin de paysage leur rappela l'émotion d'une promenade, au temps du lycée et des jeudis.
—Tu as gardé nos vieux papiers. Si nous montions les voir, puisque nous voilà seuls?
—J'y songeais, dit Pierre.
Ils s'enfermèrent dans le cabinet de travail, heureux comme des enfants qui conspirent, et tout rajeunis à l'idée de revoir leur jeunesse: ils s'empressaient et couraient sur la pointe des pieds, s'amusant à de grands pas inutiles, sautant une chaise et s'arrêtant pour s'esclaffer, comme si le «pion» venait de sortir.
Arsemar prit dans son secrétaire un dossier jadis blanc, presque en lambeaux et soigneusement caché dans un papier de soie.
«Philosophie. Octobre 1872, août 73.»
Et plus bas:
«Cette année a été la plus belle et la plus heureuse de ma vie, et bien que je l'aie passée entre les quatre murs d'une cour… etc… Janvier 74.»