Georges avait mis une main sur les siennes; lui aussi, en ce moment, pardonnait bien des choses, et devant ce chagrin du mal, il se reprenait à croire au bien de l'avenir. Il n'imaginait pas que Jeanne voulût le tromper; elle était sincère, en effet; et bien que ses paupières ne fussent plus qu'à peine humides, parfois de grands hoquets secouaient sa poitrine et râlaient dans sa gorge.

D'une voix dolente, humble presque, elle rappela son renvoi du couvent, vers la fin de la treizième année, et sa vie nouvelle entre un père affairé et une tante impitoyable qui la tyrannisait, sous prétexte de «refréner les mauvais penchants». Sa mère morte était tellement honnie, que la petite en arriva à l'absoudre de tout, et la vertu était prônée d'une si terrible façon qu'elle apparut comme un fantôme à la fois grotesque et cruel, capable de tuer ou d'abêtir toute vie, si l'on n'avait pas la force de s'en défendre. La jeune fille se consola dans les livres, en cachette.

Ce fut une telle jeunesse; puis, le mariage: Pierre avait commencé à l'aimer à cause de la vie misérable qu'il lui devinait, et son premier attachement était né d'une causerie intime un peu semblable à celle-ci; la famille était trop heureuse de se délivrer d'une fille, mais on avait exigé que le prétendu reprît son titre de noblesse et son blason!

Elle fit l'éloge des qualités de Pierre; elle les voyait toutes, mais quelque chose la glaçait, peut-être tant d'amour.

Jeanne s'exprimait lentement, et les phrases irréfléchies venaient sans étude à sa bouche. Elle ne songea même pas un instant à s'étonner devant un si complet abandon d'elle-même. Quoi donc l'avait séduite ainsi et poussée à tant de confessions? Elle ne cherchait pas à le savoir. Elle tenait une des mains de Georges, et, calmée, souriait.

Les dernières gouttes de pluie achevaient de tomber des arbres, et des oiseaux sautaient par-dessus les sentiers.

Desreynes, conquis pleinement, compatissait; mais sa tristesse était heureuse; il lui sembla qu'il assistait à la crise où une existence venait de se transformer tout entière; l'entraînement des révoltes s'arrêtait là. Trop longtemps cette âme avait réagi contre la persécution d'une vertu acariâtre. Il la voyait, cette tante, il la comprenait, cette enfant. On avait par degrés desséché cette adolescence, et les tortures d'une inquisition l'avaient plus dépravée que la contagion d'un exemple. Et voilà qu'elle était passée, la rage sourde, intérieure, profonde qui jusqu'ici avait fait de la pauvre femme un être glacial et inquiet: passée, puisque les larmes avaient coulé! Georges s'en félicita presque comme de son œuvre. Son imagination s'échauffant, il vit Pierre sauvé, Jeanne sauvée, et pour jamais.

Avec effusion il la remercia de sa confiance, la caressa de mots émus, l'interrogea encore, afin qu'elle eût tout dit en une fois, puisqu'elle parlait maintenant sans souffrance ni effort.

—N'avez-vous pas froid? Vous frissonniez, tantôt.

Ils marchèrent.