[QUATRIÈME PARTIE]

[XXV]

DÉBUTS DE DIEUDONAT DANS LA CARRIÈRE D'HOMME INFÉRIEUR

N'essayons pas de le dissimuler: devant ce splendide coucher de soleil, l'altruiste venait de commettre un acte d'égoïsme, et de la pire espèce: en se donnant des airs de libéralité, et en parfaite connaissance de cause, il avait cédé à son prochain une fort mauvaise affaire, qui l'incommodait depuis longtemps et il avait pris en échange une chose excellente. Ces sortes de transactions sont très recherchées dans le monde, et bien notées; mais s'il est vrai qu'on les honore, elles honorent peu. Tout au moins faut-il ajouter que Dieudonat avait l'excuse du découragement, et que cette circonstance est la seule dans laquelle nous surprenions ce brave homme en flagrant délit d'astuce et de perversité; ce qu'il y a de plus désolant, au point de vue moral, c'est qu'un acte si bas soit également le seul, parmi tant de belles actions, dont il n'eut jamais à se plaindre ni à se repentir.

Bien au contraire, il entra aussitôt dans la période heureuse de sa vie.

Il avait dit à Galéas: «J'expierai, je m'en charge». On doit supposer qu'à ce moment il projetait de se sacrifier sans réserve au bonheur d'autrui, pour se punir d'avoir sacrifié les autres à son propre plaisir. Mais il allait vraiment un peu vite en besogne, et, somme toute, sa première journée de sacrifices expiatoires avait été singulièrement avantageuse, puisqu'il commençait par donner ce qui fait souffrir.

Imaginez, en effet, quel état d'insouciance et de belle humeur s'épanouirait sur la terre, si l'on abolissait cette amplificatrice des maux que nous appelons la pensée: il donnait son intelligence! Imaginez aussi en quelle calme béatitude s'écouleraient les jours du monde, si on en retirait les drames et les comédies que suscite partout, chez les gens et les bêtes, le désir involontaire de propager l'espèce à laquelle ils appartiennent: il donnait sa virilité! Délivré d'elles deux, il se débarrassait des mille soucis qu'elles comportent, autant dire de tous les soucis.

Les regrettait-il, au moins? Pas même, et tout regret de cette nature lui était interdit, car ces deux apanages-là jouissent d'un privilège vraiment exceptionnel, puisqu'il nous est indispensable de les posséder au plus haut point pour en déplorer l'insuffisance: d'une part, en effet, les individus trop intelligents s'inquiètent seuls de ne l'être pas assez, et, d'autre part, les libidineux sont les seuls à se plaindre de la limite que leurs forces imposent à leurs appétits.

Quant à l'abandon de sa beauté et de son œil gauche, il le comptait pour rien, sa jolie figure ne l'ayant jamais occupé, et son œil droit lui paraissant, depuis qu'il prenait l'habitude de s'en servir à l'exclusion du gauche, tout à fait suffisant pour voir.