Grand enfant d'un mètre soixante-seize, avec le corps vigoureux de sa trente-cinquième année et l'âme sereine de ses onze ans, il s'en allait à l'aventure.
—Je voudrais voir des choses!
Et son vœu se réalisait. A l'heure du crépuscule, il était sorti de la ville; il avait dormi sous un gros arbre et s'était réveillé au soleil, juste à temps pour croquer des pommes encore froides; puis, gaiement il était reparti, chemineau radieux, vagabond sans besoins, lancé droit devant lui, au hasard, n'ayant ni but ni volonté, insoucieux de demain et oublieux d'hier.
S'il faut en croire la pluralité des philosophes, il aurait dû ne se souvenir de rien, puisque la notion de notre identité réside en la mémoire, et qu'il avait donné les trésors de la sienne. Mais qui dira si les dieux n'ont pas établi une distinction qui nous échappe, entre la mémoire des idées apprises et celle de nos propres actes, l'une éphémère et l'autre moins aliénable, la science et la conscience?
Toujours est-il que le nouveau Dieudonat, pour une raison ou pour une autre, se rappelait confusément quelques bribes de son passé, comme on se rappelle au réveil les incidents d'un rêve: il savait son nom, son origine et son pouvoir magique, mais il n'attachait à ces choses qu'une médiocre importance, et surtout n'en tirait aucune vanité; de son existence antérieure, il gardait tout juste ce qu'il lui fallait pour jouir de l'avoir changée; ses remords ne le tourmentaient plus: ils traînaillaient derrière lui, dans la poussière des routes ou la brume des horizons, et lorsqu'ils faisaient mine de le vouloir lanciner, il s'en délivrait à la manière des gamins qui s'évadent de l'importunité et qui, dans un temps de galop, éventent leurs soucis et les sèment sur le chemin.
Les passereaux le virent qui gambadait dans la rosée, qui riait aux arbres, aux nuages, et qui dormait sous bois, siestait au rebord du fossé, jouait avec les scarabées et poursuivait les papillons. Lorsqu'il avait faim ou soif, il souhaitait des fruits aux branches ou une source dans le ravin, et il les trouvait aussitôt.
Il s'enivrait de paysages, savourant les lointains, avalant la lumière qui lui descendait dans le cœur et dilatait sa vie; l'harmonieuse tiédeur des tons égayait son sang dans ses veines comme eût fait la chaleur d'un vin, et des voix chantaient en lui, à l'unisson des couleurs. Comme c'est beau, la terre, et comme on le sait peu! Comme elle est vive en son immobilité, sous cette enveloppe d'air qui vibre! Il la découvrait et l'inventait pour son usage. Jusqu'alors, à la regarder en penseur, il ne l'avait pas vue, n'y voyant que lui-même: à présent, il en cherchait les coins où elle cache des chefs-d'œuvre, il la guettait au tournant des sentiers, la surprenait au revers d'un coteau, d'une haie, d'un rocher, toujours ingénieuse, toujours nouvelle; il l'aimait d'un amour juvénile et récent: il communiait avec elle. La nuit, il aimait les étoiles: il ne savait plus leurs noms ni leurs distances, mais elles n'en étaient que mieux accessibles à sa rêverie enfantine: l'énorme poésie d'épouvantements et de vertiges que font tournoyer les soleils, il n'en savait plus rien, mais il avait reconquis la naïve admiration de ce qui brille; couché sur le dos, il jouait à s'éblouir de cette joaillerie céleste, et il s'endormait en essayant de compter, dans leur écrin de velours nocturne, les diamants de la Sainte Vierge.
Il était libre, il était seul, et il goûtait candidement sa solitude en liberté. Il aimait la vie pour la vie, et c'était la première fois.
—Je ne veux pas qu'on me retrouve!
Et il allait, usant l'espace, dépensant les heures, les jours, les semaines, silhouette d'ailleurs assez grotesque sous ses habits de Cour, dont le satin s'était déchiré aux ronces et moucheté de boue, et cendré de poussière; les plumes défrisées de sa toque pendaient piteusement sur son oreille, et bien plutôt on l'aurait pris pour un saltimbanque en détresse que pour un fils de roi faisant son tour du monde. Qui donc l'aurait reconnu? De l'ancien Dieudonat, il ne portait plus que des loques, et guère davantage il ne ressemblait à Galéas: sa barbe avait poussé; ses cheveux mal peignés s'allongeaient sur son cou; sa santé naturelle et son existence sauvage avaient purifié le teint de l'Archiduc; les lèvres redevenaient rouges, et leur rictus s'adoucissait en bons sourires; les menaces de l'œil vairon s'étaient veloutées de tendresse; le front du Borgne, plissé naguère par des courroux et des calculs, se déridait comme un lac après la tempête et brillait d'ingénuité; toute cette face jadis inquiétante s'ouvrait maintenant comme un franc livre où les passants lisaient la probité d'une âme heureuse.