A la ferme, son accoutrement, tout d'abord, égayait les gars et les filles; mais il ne s'en émouvait guère et sa bonne humeur avait bientôt désarmé les malins. Dans les auberges, l'aventure était plus scabreuse; l'hôte et sa prudente commère avaient méfiance d'un gars si étrangement vêtu, qui n'exhibait ni sou ni maille, et qui tendait un jambon ou une oie grasse, pour son loyer d'une nuit dans la grange. On flairait un voleur; plus d'une fois, il dut déguerpir sous la menace des archers. Il détalait alors, sans tristesse ni rancune, se garant de la police comme on se gare de la pluie: les injures et les averses sont les accidents du voyage, et la vie est bonne quand même! En route pour ailleurs! Dès qu'il avait dépassé le coteau, il oubliait le pays, les gens ou l'ondée: un coup de brise balayait le passé, et un rayon de soleil dorait tout l'avenir, tant l'avenir est chose courte!
Mais voilà qu'un jour il avise, sur l'heure de midi, une garcette assise au rebord d'un fossé: elle est toute jeune, avec la taille d'une femme et le regard d'une enfant; sur son front cuivré par le hâle, ses cheveux châtains ont des reflets de métal, et sa face brille, patinée de soleil, vernie de sueur, et ses traits sont immobiles de chaleur, en sorte qu'elle a l'air d'être en bronze. Sa bouche profonde et ses yeux d'émail s'ouvrent dans un étonnement mélangé de langueur, et sous l'ombre grêle d'une aubépine, elle reluit, mouchetée de lumière. Ses vaches, alentour, rousses entre le vert du pré et le bleu du ciel, paissent dans la clarté.
Dieudonat s'arrête et contemple: cette grave enfant aux yeux stupides et rêveurs comme ceux de ses bêtes, si chaste en sa brutalité, si poétique en sa rudesse, et qu'on sent presque sainte à force d'ignorance, ne serait-elle pas sortie d'un missel ou d'une légende? Elle ressemble à la Bergère de France, qui s'éblouit quand les voix vont parler dans l'arbre...
—Bonjour, la fille!
Il se rapproche, et la candide enfant, sous le regard d'un homme, baisse les yeux comme un chien sournois, guigne d'en bas et rit en-dessous. Mais il n'y prend pas garde et se rapproche encore.
—Dis un peu comment tu t'appelles...
—Clémentine.
—J'aperçois là dans ton panier un oignon cru et du pain dur: c'est un maigre festin, la fille, et j'ai dans ma besace une poularde qui vaut mieux, avec du vin, sans compter les pommes. On va manger nous deux, hein?
Il s'installe à côté de la pastoure, qui lui fait place, et les provisions apparaissent: une lueur de convoitise s'allume dans les yeux angéliques de l'enfant, qui louche vers les victuailles, et lorsque ses jeunes dents s'enfoncent dans la chair grasse ou font craquer les os, lorsque ses lèvres onctueuses baisent et sucent les pilons d'or, elle cligne des paupières voluptueusement, et toute l'animalité humaine s'épanouit sur son visage de brute virginale. Elle boit et ses joues s'allument. Des laboureurs passent au loin. Elle croque les pommes, remue les jambes, rit en montrant le fond de sa gueulette rouge, et sur le penchant du talus ses sabots égayés cognent l'un contre l'autre. Les arbustes, derrière, font une cachette propice; les laboureurs, là-bas, là-haut, sont des silhouettes qui ne voient rien, et des milliers d'abeilles bruissent infiniment sur le coteau planté de vignes. Si Dieudonat voulait... Mais il ne veut plus, et ne comprend même pas que l'heure du berger sonne dans la bergère.