—La triple vue qui nous dénonce le pire, nous laisse voir le bien, et nous montre un moyen de tendre vers le mieux! Aimer, comprendre et vouloir, c'est-à-dire aimer en connaissance de cause, comprendre pourquoi l'on aime, et vouloir ce qu'on aime: triple union de l'esprit, du cœur, et de l'acte! Or, quand l'esprit a rêvé le bien et constaté le mal, le cœur souffre de les voir aux prises, et l'acte reste impuissant à empêcher le mal ou restaurer le bien.

—Uh...

—Ne pleure pas! J'ai pleuré, moi aussi, jadis; je crois même avoir été bon; mais j'y ai renoncé, et, de toutes mes forces, je m'applique à ne l'être plus. C'est triste à dire, fiston, mais indéniable: il faut choisir, il faut opter. Sois une bête, si tu veux, bêtement émotive et candidement tendre: alors tu pourras aimer, sans en souffrir, et même avec quelque agrément. Ou bien, au contraire, sois une intelligence, si tu peux, mais sèche, impitoyable, ouverte aux idées et murée aux émois, un solitaire, un égoïsme pensant: alors tu pourras jouir de tes exercices spirituels. Mais, pour Dieu, et par charité pour toi-même, ne sois pas en même temps une intelligence et un cœur, car c'est l'abomination!

—Hein?

—L'abomination de la désolation pour l'homme complet, de tête et de cœur à la fois, image de Dieu, comme vous dites! Or, cela, prends-y garde, va nous mener tout droit à conclure que le plus malheureux, absolument et mathématiquement, c'est Dieu lui-même, tel que vous le concevez, intelligence totale et suprême bonté. Ah! le pauvre diable que Dieu! Je le plains.

—Et moi, je vous plains; vous parlez comme un impie.

—Voyez le clampin, qui m'ose accorder sa commisération! Eh bien, tu as raison, mon fils, quoique tu m'offenses, et j'ai grand tort d'être offensé, car la pitié des simples est la plus touchante de toutes.

—Je sais bien que je suis bête...

—Tu ne l'es pas, si tu le sais.

—Et je ne saisis pas toujours ce que vous dites...