L'héritier des trente-quatre empereurs n'en voulut pas entendre davantage; il tourna le dos, et cria formidablement:

—Mon cheval!

Tout le monde comprit; un page présenta le destrier; l'Archiduc l'empoigna par les crins et sauta en selle. Hardouin essayait d'improviser une supplication, mais sa voix se perdit dans un bruit de ferrailles, car le coursier de Galéas se cabrait sous l'éperon et pivotait sur ses sabots d'arrière. L'Archiduc s'en alla. Ses gens le suivirent.

Ambrosius épouvanté multipliait les signes de croix et se recommandant au ciel:

—Qu'est-ce qui se passe, mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer?

Un bon moment, le Duc resta immobile au milieu du chemin, et quinaud, à contempler le dos de l'escorte en partance. Puis, fouetté par l'indignation, il escalada sa monture, tout comme l'Archiduc venait de faire, mais avec une agilité moindre. Il piqua des deux et sa fureur était telle contre Dieudonat, Galéas, Ambrosius, les roulottiers et les Empereurs, qu'il ensanglanta le ventre du cheval, totalement étranger aux affaires humaines. Où courait-il? Vers son manoir, pour y cacher sa honte. Les plumes de son panache s'essoufflaient à le suivre et la poussière tourbillonnait derrière lui; les manants, dans les labours, regardaient passer la colère équestre du maître et, en hochant la tête, ils pensaient:

—Ça va mal... Y a quelque chose qui va mal.

Le Duc se retira dans sa chambre, où il brisa les objets divers qui se présentaient à portée de sa main; quand il n'en trouva plus, il déchira ses vêtements: cette besogne initiale n'occupa qu'une demi-heure; après quoi, le puissant seigneur s'assit pour souffler, car il en avait grand besoin. Fidèle à son principe de ne rien décider dans le courroux, il voulait attendre que son âme fût en repos. La sérénité ne lui revint qu'aux approches du soir. Alors, il manda le chapelain pour réclamer de lui une explication de l'étrange attitude que son disciple avait tenue.

Dom Ambrosius comparut: il n'avait pas confiance et restait sur le seuil.

—Avancez, dom Ambrosius. Je suis calme; remettez-vous. Je vous aime, vous le savez; je vous ai commis l'éducation de mon fils, et c'est là une preuve de mon estime grande; mais, je ne suis pas content. Quelle algarade nous a-t-il faite, et quelle lubie l'a pris? Pouvez-vous m'expliquer cette conduite?