Dieudonat, en bredouillant, raconta de son mieux la sortie de l'hospice, mais négligea soigneusement de rapporter qu'il avait pris alors la maladie de Polygène; il narra sa vie au chantier et chez les bonnes gens, sans oublier le chien Noiraud; il termina en affirmant qu'il était bien heureux.

—Tu ne m'en as l'air qu'à demi. A grand'peine tu trouves tes substantifs et le moyen de les articuler; la langue te fourche, tes idées trébuchent, et si n'était l'urbanité dont j'ai coutume en mon langage, je déclarerais tout franc que tu t'achemines un peu tôt vers cette seconde enfance des enfants trop gâtés, le gâtisme.

A ces mots, le patient et modeste Dieudonat, qu'aucune insulte ne blessait d'ordinaire, se fâcha tout rouge et éclata en protestations vigoureuses. Calame n'en revenait pas:

—Je ne te reconnais plus, mon fils; tu t'emportes, tu mens... Si fait, tu mens, et c'est bien inutile, car je vois les mensonges au milieu des visages, aussi apertement que les trous des narines. Il se passe des drames que tu me caches: allons, vide ton sac!

Dieudonat finit par avouer comment il avait débarrassé Polygène de ses crises épileptiques; le Calamiteux se récria:

—Es-tu fou? Je ne connaissais sur la terre qu'un seul philosophe capable d'une telle aberration, le nommé Dieudonat, célèbre par son altruisme et ses méfaits.

L'autre baissa le nez, et balbutia sur un ton d'excuse:

—C'est moi.

—Toi? Dieudonat! Tu es... vous êtes... le prince Dieudonat?

—Malheureusement, oui, je l'ai été.