—Est-il possible que j'aie l'inestimable fortune de parler au Prince Dieudonat? Il court sur lui tant de légendes, et je serais si enchanté de les ouïr, narrées par le héros d'un tel poème!
Le convalescent n'y tint plus; il avait trop besoin de s'épancher dans une âme un peu fraternelle: il fit tant bien que mal le récit abrégé de ses aventures. Le poète éprouvait quelque chagrin d'entendre abîmer de la sorte le thème d'une si belle histoire, mais il écoutait debout, dans une attitude de respect; il dit:
—Reposez-vous, monseigneur, vous vous fatiguez.
Une larme apparut dans l'œil unique de Dieudonat.
—Vous ne me tutoyez plus, Calame? Voilà que vous ne m'aimez plus, parce que vous connaissez mes crimes...
—Je ne t'aime plus? Je t'adore, au contraire! Et si je m'abstenais du tutoiement, c'est parce que je suis un sot, indigne de l'honneur qui m'échoit, un homme, ô mon ami, un homme en dépit de moi-même, un homme, c'est-à-dire un être ébloui par la faveur de converser avec un prince bien plus que par le bonheur de rencontrer un saint. Mais tu ne m'y reprendras mie! Continue.
Dieudonat reprit son histoire; il la termina en confessant que, depuis la guérison du couvreur, il ne jouissait plus de sa pleine intelligence, mais il s'empressa d'ajouter que la perte était médiocre, qu'il n'en souffrait en aucune manière, et que les bonnes gens en vivaient beaucoup mieux.
—Je vois: tu es idiot à la place de l'autre, et l'autre en use jusqu'à en abuser. Bien entendu, tu fais ici les gros ouvrages? Tu cumules: sauveur et valet?
—Ça me fait plaisir de me rendre utile.
—Et leur reconnaissance frise l'ingratitude.