A l'unanimité, les bonnes gens félicitèrent Polygène de cette attitude: car, en somme, on a beau n'être pas un ingrat, tout le monde sait qu'il n'est guère agréable de garder chez soi un impotent.
—Surtout, fit Mélanie, quand il a ses besoins! On peut pas le laisser dans le pétrin, cet homme. Faut que je le porte dehors, telle que vous me voyez, et que je le tienne.
Onuphre devint rouge de confusion. Cette délicate affaire constituait, en effet, sa misère quotidienne; chaque matin, durant des heures de rétention, il enviait la nature des anges, et toujours il lui fallait finir par implorer le secours de la ménagère, qui se faisait une vengeance de ne jamais l'offrir.
—Heureux homme! disait Calame. Depuis que tu es dans le pétrin, on te traite comme un coq-en-pâte.
Le fait est que Dieudonat se trouvait trop favorisé: ses semblables le nourrissaient à ne rien faire; on le dorlotait à l'envi; les gamines se disputaient à qui viendrait lui apporter son manger, à qui dormirait près de lui dans la vieille odeur de levain; au moment du soleil, on le plantait en espalier devant le mur de la maison, ou bien on l'asseyait au milieu de la route, pour danser des rondes autour de lui, avec les bambins du voisinage. Et des gâteries! Elles se multipliaient surtout en présence des gens, lorsqu'il en venait pour le voir. A qui voulait l'entendre, Mélanie répétait sa formule:
—Il est notre bienfaiteur; on n'est pas des ingrats: il peut tout ce qu'il veut, ici.
Quand les visiteurs portaient de beaux atours, l'espoir d'une piécette la rendait plus loquace, et elle daignait expliquer:
—Des espèces de miracles qu'il produit, quand c'est son idée; mais, vous savez, pas tout à fait de vrais miracles: il doit donner du retour. Ainsi, quand il a voulu guérir mon homme, qui lui avait rendu des services et qui le nourrissait pour rien, il a dit comme ça: «Je lui cède mes jambes et je prends les siennes.» C'est un bon ami pour nous autres. Aussi, nous le choyons, vous voyez. Le meilleur morceau est toujours pour lui. Pas vrai, Onuphre?
—Oui, ma cousine.
—Vous êtes parents?