En redescendant l'escalier de pierre, il méditait sur cette justice intempestive: force lui était de condamner ceux qui se permettent de condamner les autres, et qui osent retirer la vie, étant incapables de la rendre si par la suite ils s'aperçoivent qu'ils eussent mieux fait de ne pas y toucher.

Il vénérait et il aimait son père, ainsi que Dieu nous le prescrit au quatrième commandement, mais nulle vénération ne pouvait empêcher que ce père se fût montré inintelligent et féroce sans le savoir, c'est-à-dire à la manière des taureaux et des tigres, qui sont des bêtes. Il le déclara respectueusement à l'auteur de ses jours, et, dans la même phrase, avec des regards pleins de larmes et de tendresse, il lui promit que toujours il persisterait à le vénérer et à l'aimer tel que Dieu l'avait fait, c'est-à-dire semblable aux bêtes.

Le Duc, en entendant ces mots, entra dans une violente colère et fit jeter Dieudonat dans un cachot profond, très humide, où le prince continua de méditer dans la compagnie des rats.

Avant la fin du premier jour, il arrivait à conclure que le pouvoir est chose bien malséante aux hommes, qui doivent le craindre, plutôt que le désirer, puisqu'il multiplie les occasions d'erreur et de péché; pour demander à Dieu de lui épargner une telle mission, il se jetait à genoux, avec grand soin de ne pas écraser les rats, et il priait du fond de son âme.

Son vœu, naturellement, s'exauça, et voici comme. Au bout d'une semaine, Hardouin-le-Juste fit comparaître son hoir chargé de chaînes; il le somma de rétracter les propos qu'il avait tenus, et d'en demander pardon.

—Vous demander pardon, mon père, je le veux et de tout mon cœur, si j'ai pu vous chagriner en constatant la faiblesse de votre intelligence; rétracter ce que j'ai dit, je le fais de bien grand cœur aussi, mon père, si j'ai eu tort de dire ma pensée, alors que ma pensée était de nature à vous peiner, et s'il vaut mieux mentir que de chagriner ceux qu'on aime, comme je le crois.

—Ainsi, misérable avorton, dire que je ne suis pas une bête, c'est mentir?

—Ce mensonge, ô mon père, je suis prêt à le faire pour vous, et à assumer le remords de ce péché, tant je vous aime et vénère; car je crois bien que, dans le perpétuel conflit de nos devoirs incompatibles, les devoirs qui passent les premiers et qui excluent les autres, ô mon père, sont les devoirs d'amour.

Le Duc sauta sur son trône, et vint en personne souffleter l'héritier d'une longue race; même, son indignation était si violente que, au moment du soufflet, il oublia d'ouvrir la main: cette simple distraction avait suffi à faire, de la main paternelle, un poing.

—Un poing, c'est tout, fit Dieudonat.