—J'ai réfléchi, l'abbé. Il est tout à fait certain que vous avez mal dirigé un enfant bien doué: c'est une faute grave. Je suis un souverain plein de justice, qui ne doit laisser aucune défaillance impunie: venez que je vous embrasse, car je vous aime de tout mon cœur et je suis désolé de ce qui vous arrive.
Il embrassa dom Ambrosius, qu'en effet il aimait beaucoup, et pour être bien sûr que des sentiments d'affection personnelle n'entraveraient point les œuvres de sa justice, il ordonna de le pendre sans retard.
Dom Ambrosius protesta de son mieux, mais sans aucun succès: bel et bien, il fut accroché aux créneaux, car sa naissance roturière ne lui permettait pas de prétendre aux honneurs de la décapitation.
[V]
COMMENT LE PETIT PRINCE QUITTA LE CHATEAU DE SES PÈRES
Le lendemain, en s'éveillant, Dieudonat, qui habitait la tour du Nord, mit le nez à sa fenêtre, pour voir le matin, et tout de suite il aperçut, sous les machicoulis, le long corps de son gouverneur qui pendait au bout d'une corde; il fut profondément ému, car les sentiments de commisération lui venaient toujours les premiers, et il pleura ce compagnon de toutes ses heures. Ensuite, il s'étonna qu'un si digne ecclésiastique eût été condamné à mort, et se demanda quel crime il avait pu commettre; finalement il songea que toute créature vivante est, par définition, une créature faillible, et que sans doute dom Ambrosius avait failli tout comme un autre.
Donc, il alla s'enquérir de la faute, auprès du bon seigneur son père, et sa stupéfaction devint plus considérable que jamais quand il apprit que le précepteur expiait entre deux créneaux les égarements du disciple; il estima et déclara sans hésiter que la justice ducale s'était trompée d'adresse, et que logiquement il conviendrait de dépendre l'aumônier, s'il était temps encore, afin de le pendre lui-même, et bien vite, à la place qui lui revenait de droit.
Il monta sur la plate-forme, et peut-être il eût été pendu, puisque tous ses vœux s'exauçaient; mais le prêtre avait trépassé la veille au soir; une seconde exécution n'aurait nullement réparé les torts de la première, et le prince se résigna au fait accompli, comme il avait coutume, étant déjà un sage. Il se contenta de décrocher lui-même et d'embrasser le vieil ami qui lui avait donné tant de calottes pour lui apprendre à penser comme tout le monde, et qui n'avait pas réussi.