—Vous êtes bien maigre, Calame... Nous autres, nous vivons largement. Le matin, nous restons ici; on nous donne: les gens sont charitables, et donnent plus que vous ne croiriez, surtout les pauvres. En sorte qu'il nous reste souvent de quoi offrir quelque bon morceau à de plus miséreux, pas vrai, Noiraud? Sans compter qu'on ne s'ennuie pas, au parvis: il y a des fêtes de toute espèce, des mariages, des enterrements, des baptêmes, des Te Deum; on voit de tout, les grands de la terre et les petits, parce que tout le monde va chez le Bon Dieu, n'est-ce pas, Noiraud? Il y a aussi le Maître de chapelle, qui nous aime bien, et qui ne manque jamais de s'arrêter, et qui nous parle gentiment; il est un peu dur d'oreille et il n'entend pas quand je lui réponds, mais il me raconte des histoires de la ville. Ça empêche de penser. Vous m'en direz aussi, des histoires, n'est-ce pas, Calame? Quand l'heure des offices est passée, je me rends dans ma voiture à la berge, contre la culée du pont: là, je tonds les chiens et je coupe les chats: car j'ai un métier, voyez-vous? Et une jolie boîte! C'est encore Gertrude qui m'a donné tout ça! Lorsqu'il nous vient de la clientèle, et qu'un petit chien veut remuer trop, ou qu'un petit chat n'est pas content, Noiraud se plante devant, et il faut le voir leur faire les gros yeux, en leur disant de se tenir tranquilles! Il m'aide bien, le bon Noiraud. Et puis, en ville, nous avons encore des amis, d'autres chiens des rues; on se dit bonjour. Pas vrai, Noiraud? Je suis heureux. Je crois que je n'ai jamais été aussi heureux...
Il exagérait. Avec une rouerie d'enfant, bien vite il s'était dépêché d'affirmer son bonheur matériel, pour n'être pas interrogé sur son état moral, qui valait moins. Depuis ses adieux précipités à la maison de Polygène, une tristesse sourde et muette habitait au tréfonds de lui, une lassitude, un découragement qu'il ne voulait avouer à personne, à Noiraud pas plus qu'à d'autres, et à lui-même moins encore.
C'était comme un mauvais brouillard, dans lequel on ne voit plus que des choses vagues et qui bougent, sans qu'on sache pourquoi elles vont ici plutôt que là, des larves incertaines, larves de gens, larves d'idées, le bien, le mal, des êtres inconnus qui sont le présent et qui déjà s'estompent, des êtres connus qui sont le passé et qu'on ne discerne guère mieux. De ce brouillard grouillant, une odeur fade s'exhalait, peut-être l'odeur de la mort; et quand elle montait en bouffées, Dieudonat s'en détournait par une brusque torsion du cou, comme si véritablement le poison eût été dans son cœur.
Il n'était pas non plus exempt des misères que procurent les contingences immédiates; elles lui venaient quotidiennement, à heure fixe, d'un ami qui le détestait: en face de lui, sous le même porche, un vieillard aveugle taillait dans du bois blanc de petits animaux difformes, n'en vendait guère, et attribuait la baisse de son industrie à la concurrence du cul-de-jatte.
—Je ne gagne plus ma vie, depuis que tu es là!
Quand la sortie de la messe avait été mauvaise, il s'en prenait à Dieudonat, en lui lançant, d'un pilier à l'autre, des noms que la sainteté du lieu n'aurait pas dû permettre. Vainement le prince lui répondait par des paroles conciliantes; pour gagner de l'indulgence, il admirait tout haut des lapins ou des moutons de bois, et il en signalait la beauté à Noiraud; souvent aussi, il profitait de la cécité de l'adversaire pour jeter dans la sébile une pièce de monnaie: l'aveugle, averti par la finesse de son ouïe, n'était jamais dupe, mais affectait de remercier un passant imaginaire, afin de garder intégralement son droit à la rancune, droit d'autant plus précieux que toute récrimination avait pour résultat de provoquer un versement. Noiraud flairant une vilaine âme, grognait à tout moment contre l'artiste, qui feignait de prendre peur, et Dieudonat se donnait mille peines pour ramener la paix entre les deux ennemis.
L'arrivée de Calame apporta au tailleur d'images une nouvelle occasion de geindre:
—Vas-tu nous attirer ici tous les mendiants de la ville? Est-ce un endroit pour raccommoder les vieux souliers? Vous n'avez pas fini de planter des clous?
Le premier soin du Calamiteux fut, en effet, de terminer la boîte de Gertrude; Dieudonat et Noiraud s'intéressaient fort à ce travail décoratif, qui dura toute une journée, et peu à peu ils virent apparaître, sur le cuir du panneau antérieur, un écu d'armoiries.