—Tiens, fit le prince: les armes de mon père! Je voudrais tant savoir ce qu'il est devenu, mon père...

Calame s'en alla aux nouvelles, et, le lendemain:

—Hardouin est mort, voilà beau temps; Gaïfer l'a fait déposer par l'Empereur et décapiter par le bourreau, pour mieux assurer l'annexion du royaume.

—Mon ouvrage...

Dieudonat fit une prière pour le repos de l'âme paternelle, mais son oraison ne put suffire à le rasséréner; il s'accusait de parricide, et dès lors cette idée le hanta: vingt fois par jour, il se frappait la poitrine, en priant pour son père. En face de lui, sans repos, sans répit, une voix chantonnait:

—Ayez pitié d'un pauvre aveugle...

—Tout de même, disait Calame, tu es Roi, maintenant, Roi légitime: car ton peuple persiste à te chercher, à t'espérer: il te réclame, il ne veut pas croire à ta mort. Que penserais-tu d'aller reconquérir ton sceptre? Avec deux ou trois souhaits, on en verrait la farce. Tu me nommerais premier ministre.

Pour compléter le décor de la boîte armoriée, le clerc disposa des clous de cuivre en forme de couronne royale, au-dessus de l'écusson.

Mais il s'en amusa tout seul. Dieudonat devenait plus morne; Noiraud, par contagion, devenait plus sévère; le Calamiteux ne réussissait plus à faire rire ni l'un ni l'autre.

Sa propre vie n'était pas gaie, d'ailleurs. Pour tuer le temps, il recommençait à fréquenter la montagne de l'Université: sans plaisir, il écoutait la leçon des maîtres sur les places publiques, et sans succès il montait lui-même sur les bornes des carrefours, pour réciter ses vers: il en avait composé de superbes, sur le mode alexandrin, récemment inventé par le clerc Alexandre, mais ses poèmes étaient véritablement trop supérieurs à l'esprit du siècle, en sorte que les aumônes affluaient peu dans sa besace. Il soupait rarement: ses heures de gastronomie se passaient à la devanture des rôtisseurs, où le fumet des oies se substituait pour un instant aux fumées de la métaphysique; après ce repas idéal, il s'éloignait avec un soupir, et, s'il ne mourait pas de faim, du moins il en vivait.