Il y avait autrefois un couple de grands feudataires, issus de souche royale, qui gouvernaient un immense fief de l'Empire: tout comme Roi et Reine, ils avaient leur capitale, leur armée, leurs sujets. Le Duc se nommait Hardouin; la Duchesse, Mahaut. Ils craignaient Dieu, et on les craignait presque autant.

On les aimait aussi, en raison de la charité que l'épouse faisait aux pauvres, et de la justice que l'époux s'efforçait de rendre à tous. On disait bien, tout bas, qu'il n'était pas souvent d'esprit judicieux et qu'il sentenciait au petit bonheur. Également, les serviteurs du château le prétendaient fort enclin à la colère; ils ne mentaient pas; mais le Duc avait pour principe de ne prendre aucune décision dans le courroux, qui est de mauvais conseil, et les peuples comprenaient si bien la portée de cette bonne intention, que, pour en exprimer leur gratitude, ils octroyaient à ce seigneur un surnom magnifique: ils l'appelaient Hardouin-le-Juste. Car la coutume, en ce temps-là, voulait qu'on vénérât les chefs, en dépit de leurs défauts, tout comme elle veut aujourd'hui qu'on les haïsse, en dépit de leurs qualités.

Tout allait donc au mieux, sauf un détail: le couple souverain n'avait point d'héritier. Ce détail était d'importance, aux yeux des populations. Elles s'inquiétaient: qu'arriverait-il à la mort des maîtres actuels? Quel despote exotique viendrait prendre leur place? L'empereur ne profiterait-il pas de la circonstance pour adopter le duché, comme un loup adopte une brebis? L'offrirait-il à son fils Galéas? Le roi Gaïfer à l'Ouest, le roi Aimery à l'Est ne dissimulaient pas non plus leur sympathie pour ces orphelins de l'avenir, ni leur intention de les prendre en tutelle. Or, la province était jalouse de son autonomie: consentirait-elle à subir le joug de l'étranger? Non certes! Le sang coulerait, alors!

—Qui nous affranchira?

Il existait bien, à la Cour, un bâtard du seigneur, qui déjà se faisait grandelet, et qui s'appelait Ludovic; son père l'avait eu d'une infidèle, sous les murs de Jaffa ou de quelque autre ville asiatique, et l'avait baptisé, puis rapporté dans ses bagages, par bonté de cœur; mais, à vrai dire, l'enfant n'était chrétien que de nom et personne ne doutait qu'il ne fût possédé du diable, par hérédité maternelle: tout le monde sait que les Sarrazinois sont issus de l'enfer, comme l'indique la couleur brûlée de leur peau, et que le sang des mauvais anges coule dans leurs veines, pour y propager tous les vices.

Le petit bâtard démontrait de son mieux ces vérités connues: il vivait dans une perpétuelle fureur, battant ses servantes, cassant ses jouets, torturant les bêtes et déchirant ses habits. Il roulait des yeux noirs comme du charbon, et la Duchesse ne le rencontrait jamais sans trembler. Quant au Duc, il témoignait à cet enfant de son péché une tendresse alarmante: Ludovic était beau, Ludovic était intelligent, tout ce que faisait Ludovic provoquait chez le papa des rires larmoyants ou des admirations béates. Souvent le Duc prenait entre ses genoux le garçonnet à peau dorée, et longuement il le regardait dans les yeux, sans rien dire; on supposait alors que le maître réfléchissait, bien que la chose ne fût pas dans ses habitudes; en réalité, l'ancien croisé se rappelait des yeux pareils, et des nuits d'Idumée, dont le souvenir le rajeunissait. Les séances de cette contemplation muette ne manquaient jamais de se terminer par un gros soupir, qu'on attribuait à l'appréhension des jours futurs, mais qui tout simplement traduisait un regret des nuits passées.

Quoi qu'il en fût des causes, on redoutait les effets de cette prédilection: si le seigneur s'avisait de laisser au moricaud ses fiefs et sa couronne, quelle honte ce serait pour des chrétiens d'obéir à un Maure! Entre cette menace et celle d'une domination étrangère, où était le salut? Tout salut est en Dieu. On eut la bonne idée de s'adresser à Lui: le dimanche, et même au cours de la semaine, des milliers de prières montaient vers le ciel, pour y demander un héritier légitime, rejeton authentique du souverain et de sa véritable dame.

Les supplications furent entendues là-haut.

Un matin, la nouvelle se répandit que, dans sept ou huit mois, la Duchesse mettrait au monde un enfant mâle; une fille n'aurait servi à rien, du moins pour ce qui intéressait les populations, et celles-ci n'hésitaient pas à décider que le ciel, puisqu'il intervenait enfin, avait la ferme intention de se rendre utile au pays. Les cloches sonnèrent d'allégresse dans tous les clochers des églises et des couvents; des oraisons publiques furent organisées pour encourager Dieu à poursuivre son œuvre et à prescrire que le futur enfant fût réellement un garçon.

On souhaitait aussi que le prince possédât toutes les qualités d'un excellent souverain, et ce désir était bien naturel. Mais il faut, pour être un bon roi, beaucoup plus de vertus que pour être bon homme. C'est pourquoi les saints du paradis, et les saintes, furent individuellement requis de fournir à cet embryon les mérites par lesquels chacun d'eux s'était distingué sur la terre: il fut bien convenu entre les fidèles que chaque saint et chaque sainte devrait faire son apport personnel, et qu'à cette fin il serait individuellement sollicité par tous les chrétiens auxquels il avait déjà témoigné d'une bienveillance particulière.