—Magnifiques? Magnifiques! Évidemment, nous vous avions comblé, comme vous dites, mais à l'excès. En vous voyant sortir des Limbes, lorsque chacun vous chargeait de ses dons, et quand vous vous acheminiez vers la planète, si menu, si écrasé sous le fardeau de vos capacités futures, Dieu m'est témoin que je vous plaignais par avance: «Ah, pauvre petit, qu'est-ce que vous lui donnez là? Qu'est-ce qu'il va devenir, le pauvre petit?» Une victime! Et vous le fûtes, beaucoup plus que coupable.
—Si quelquefois...
—L'être d'exception est toujours une victime! On vous avait doté? Eh, là! Les dotations superficielles sont des causes de joie, je vous le concède, mais les dotations profondes sont des sources de peine.
—Il est bien vrai que j'ai souffert en mon cœur du mal que je faisais, et que j'ai souffert en mon esprit du bien que je concevais; à cause de la puissance qu'on avait mise en moi tout mon cœur a saigné, et sur mon impuissance tout mon esprit s'est lamenté.
—Le champ de bataille où se heurtaient les forces du Ciel et de l'Enfer, voilà ce que vous fûtes. Aux présents dont nous avions accablé un pitoyable prince, Satan a mis le comble en lui disant: «Tes vœux se réaliseront.» Dieu vous avait donné la conscience, c'est-à-dire la notion de votre incapacité humaine, et le Malin, là-dessus, vous octroyait le pouvoir surhumain: en sorte que vous deveniez la créature hybride, toute-puissante et avertie de son impuissance, le dérisoire chevalier d'amour qui parmi les désolations de la terre promène cette devise décevante: «Pouvoir tout et savoir qu'on ne pourra rien.»
—La souffrance est-elle donc l'inéluctable loi du monde? O mon père, tandis que je résumais ma vie, sous le porche de l'église, dans l'apparente humilité où je croupissais alors, plus misérable que Job, j'ai consommé l'acte suprême de l'orgueil: en même temps que je me jugeais, j'ai jugé Dieu, et je l'ai condamné! Pourquoi Dieu a-t-il mis la douleur sur la terre?
—Par pitié, mon enfant, pour vous sauver.
—L'inutile et cruelle douleur?