—Comme toute créature, par cela seul qu'elle existe et qu'elle se meut.

—J'ai fait plus de mal qu'un autre!

—Parce que vous pouviez davantage, mon enfant. La moindre nocivité coïncide avec la moindre action. Pouvoir plus qu'un autre homme, c'est pouvoir plus de mal. Le Diable y songeait bien, quand il vous concéda la possibilité d'agir par-delà les bornes humaines.

—La douleur guettait tous mes gestes! Du bien que j'ai voulu, il ne sortait que du mal...

—Les effets ne sont pas votre ouvrage, mais l'œuvre totale des innombrables forces que votre mouvement suffit à déclancher: ils sont la coopération de l'univers. Que deviendrions-nous, grand Dieu, s'il nous fallait exiger que les bons vouloirs n'eussent produit que de bons résultats? Le Paradis serait désert. Pas un saint, que je sache, ne résisterait à l'examen des suites que son rêve et son rôle ont suscitées derrière lui. Serais-je ici, moi qui vous parle? Notre-Seigneur lui-même y pourrait-il entrer, tant il advint souvent que l'on fit du mal en son nom?

—Oh!

—Par le seul fait d'être remis aux mains des foules et des siècles, tout idéal se déprave et cesse d'être compris, et cesse d'être admirable, ou même désirable. Il faut savoir le confesser, jeune homme: vouloir le bien est un beau rêve, mais servir est une chimère.

—J'ai mal vécu!

—Pour mieux vivre, il vous aurait tout bonnement suffi d'épouser une brave fille, de faire des enfants, et de bêcher votre champ afin de les nourrir. Tout le secret est là, et aussi la morale de votre histoire.

—Pourtant, le ciel m'avait comblé de présents magnifiques...