—Braves gens, dit le Prince, je connais celui que vous cherchez, et il ne désire pas qu'on égorge en son nom. Vous devriez rentrer chez vous en paix. Ce Dieudonat ne veut être ni Roi ni Duc.
Alors, le citadin, homme de petite taille et de grande verbosité, qui était venu de la ville pour exciter les ruraux, s'avança contre le moine, et lui parla sous les narines: il avait levé le bras droit et son apostrophe fut violente. Elle commençait par ces mots:
«Tonsuré, d'où viens-tu et de quoi te mêles-tu?» Cette première partie du discours, entièrement consacrée à l'ironie et à l'injure, égaya l'auditoire; la seconde partie, consacrée à l'éloquence, débutait par ces autres mots: «Et vous tous qu'on opprime!» Les deux parties ensemble tendaient à démontrer que Dieudonat était indispensable au bonheur du pays. La péroraison concluait:
—Par sa rare intelligence, par ses hautes vertus, par tous les dons qu'il a reçus du ciel et les trésors de science qu'il a conquis lui-même, au cours de ces neuf années laborieuses, par la simplicité de sa vie qui connaît la misère, il est l'élu, le seul, le vrai, et celui qu'il nous faut!
—Oui! oui! Nous voulons Dieudonat! Le Duc des pauvres gens! Vive le nouveau Duc!
—Ce moine a menti en disant que Dieudonat refuse le trône. Dieudonat est mon ami, et je sais ce qu'il pense. Il m'envoie vers vous pour vous dire qu'il est avec vous et pour vous, parce qu'il est à vous!
—Oui! oui! A nous!
—Ce moine n'est qu'un agent secret, payé par les ennemis du peuple. On veut tromper le peuple! Vous prêterez-vous à ces menées? Hésiterez-vous dans votre œuvre, bons citoyens dévoués à la justice et à la vérité? Renoncerez-vous à vos légitimes revendications, et tolérerez-vous qu'on entrave la marche du progrès?
—Non! non! Pas d'entraves! A bas le moine! Vive Dieudonat!
—Celui que nous voulons sera le bienfaiteur du monde, et nul bonheur n'est possible sans lui. Vive Dieudonat l'Indispensable!