La science lui avait appris sur eux fort peu de choses, et leurs dimensions exiguës n'en permettaient guère l'étude; dans l'espoir de les mieux comprendre s'il les voyait plus nettement, il formula le souhait d'un verre biconvexe. Aussitôt, une loupe en éther comprimé lui tomba du ciel, toute sertie: c'était là un article de premier choix, grossissant les objets deux mille fois environ. Les insectes entrèrent dans le champ de la loupe miraculeuse.
—Hein?... Ah!... Oh!... Eh! ma foi, je comprends pourquoi ma peau en avait peur, et ma peau n'était pas si bête!
Dieudonat demeurait stupide devant cette fantasmagorie d'horreurs hétéroclites. En prenant des proportions de mammifères, ces êtres minuscules s'agitaient en cauchemars, si formidables que, par comparaison, les tigres et les alligators gagnaient un petit air d'inoffensives créatures. Des yeux lançaient l'épouvante, des gueules mâchaient la menace; des pinces et des tenailles, des scies et des râpes, des poignards et des vrilles, tout un arsenal de tortures, tous les instruments de la haine s'exerçaient sous le disque de verre avec une tranquillité métallique, et déployaient brillamment la force sans pitié de leur inconscience.
—Ils sont beaux, oui, vraiment, d'une atroce beauté, qui pourrait bien être celle des mauvais anges chus en l'enfer; on se croirait dans la Géhenne ou tout au moins sur une autre planète, s'il en existe quelque part, comme des savants le prétendent, ou encore dans les premiers jours de celle-ci, alors que l'exubérance d'un globe en parturition jetait des monstres pour assouvir sa furie d'inventer toujours et quand même. Le Créateur s'est amusé peut-être à ciseler en joyaux ces paradoxes de son génie, auxquels il a refusé l'honneur des dimensions normales. En tout cas, il convient de remercier Celui dont la sagesse et la bonté daignèrent interdire le développement de ces monstruosités imperceptibles qui terroriseraient toutes les espèces vivantes, si Dieu les avait faites à une échelle un peu plus grande. Dieu fait bien ce qu'il fait!
Mais cette affirmation ne lui procura que des contentements éphémères; au bout d'un temps assez court, des inquiétudes entamèrent un peu son admiration pour la prudence divine, et, malgré qu'il en eût, elles s'imposaient à mesure qu'il examinait chez les insectes, non plus seulement leurs armes, mais l'usage qu'ils en font.
Il découvrit des mœurs inouïes. Ces créatures vivaient dans un état permanent d'immoralité: douées de tous les vices, coutumières de tous les crimes, elles s'y complaisaient avec tant de candeur, que les Ruprecht et les Gontran, tigres et reptiles de la société humaine, apparaissaient à leur tour comme de petits saints. Certes, il n'y avait point là matière à déconcerter un chrétien, puisque les animaux sont dépourvus d'une âme immortelle et de toute notion sur le bien et le mal. L'ascète se contenta donc de hocher la tête, en déplorant des façons qu'il eût souhaitées différentes, mais qui étaient en somme telles que Dieu les a prescrites.
—Dieu sait bien ce qu'il fait!
Il en acquit la preuve quand une étude plus méthodique lui permit de constater que chaque espèce avait son vice en propre, bien caractérisé, et dont l'exercice était indispensable à l'existence même de l'individu et de l'espèce entière. Il dut constater que, très nettement, à tout être qui vit, une certaine forme du mal, ou de ce que nous appelons ainsi, s'impose comme une loi essentielle de sa race, et s'impose avec le caractère inéluctable d'une fatalité, contre laquelle les tentatives de désobéissance ne sont ni permises, ni possibles: il faut.
Dieudonat répondit:
—Dieu fait bien ce qu'il faut.