La mer venait tout autour.
Céline a levé les deux bras, un peu, et les a tendus vers. Et puis elle a été prise d'un hoquet.
Alors, je l'ai emmenée à la maison, pour qu'elle ne voie pas monter le flot…
LA BOMBE
C'est des mots, tout ça, des mots, et les mots sont faciles à dire! « La charité chrétienne, la pitié, rendre le bien pour le mal, pardonner les offenses… » On lit ça dans les Évangiles, mais Notre-Seigneur était Dieu, et moi je suis un homme, un homme, vous entendez? Il y a des choses qu'on ne pardonne jamais parce qu'on ne peut pas, et on ne peut pas parce qu'on est un homme. On dira bien, au confessionnal, qu'on les a effacées, et peut-être même on croira que c'est vrai, pendant une demi-minute, le temps de battre sa coulpe ou de recevoir la communion. Mais quand on rentre dans la vie, au diable la promesse qu'on avait faite à Dieu! On ne peut pas, et, dès qu'on repense à la chose, elle vous tourne le sang : il n'y a pas de serment qui tienne contre le sang qui tourne!
D'ailleurs, en fait de serments, je n'en avais qu'un dans la conscience : celui de les venger, les deux chères petites victimes, et, si bon chrétien que je sois, je me suis abstenu de faire mes Pâques, afin de n'avoir pas à raconter des secrets que je voulais garder, ou à promettre l'oubli du crime. Vous voyez que je raisonnais? J'ai toujours raisonné, depuis le commencement jusqu'à la fin, et froidement, ce qui ne refroidissait rien, je vous jure! Dans notre Espagne, la vengeance est un plat qui reste toujours chaud : on a trop de soleil dans les veines, pour que le cœur se refroidisse. Et maintenant encore, quand j'y repense, quand j'en parle…
Vous ne me connaissez pas, personne ne me connaît! Qu'est-ce qu'on sait de moi? Mon nom, Enrique Jarguina, qui me donne, au gré des badauds, un air de sorcier avec une odeur de roussi, comme si mes ancêtres avaient passé par les mains du Grand Inquisiteur, ce qui est bien possible. Quoi encore? On sait que j'ai appartenu au service de la Sûreté, à Barcelone, et qu'on m'a congédié, pour indiscipline, propos d'anarchiste. Un point, c'est tout! Dans les journaux, il y a quatre ans, vous avez lu ce que vous appelez mon histoire : le Policier révolutionnaire, — Agent de la Sûreté compromis dans un complot anarchiste. On a imprimé ça en manchettes, et j'ai eu mon heure de célébrité. Faute de preuves, on m'a relâché, mais révoqué, à cause de mes fréquentations. Voilà ce que vous savez, n'est-ce pas, et vous croyez savoir quelque chose? Je vais vous la dire, moi, la vérité, et elle ne ressemble guère à celle des journaux.
J'étais employé à la Préfecture, c'est vrai : j'y avais même un bel avenir ; mes chefs étaient d'accord pour reconnaître en moi des qualités assez rares, et, quand il fallait pister quelque affaire délicate, qui demandait de la prudence, de l'ingéniosité, de la décision, tout de suite on appelait Jarguina. Vous pouvez consulter mes notes, elles existent encore : « Sujet d'élite, enquêteur exceptionnel, destiné à sortir promptement des emplois subalternes, etc. » Don Alejo Salas y Menezès, qui était alors préfet de la police, a daigné me mander à son cabinet, en trois occasions difficiles, pour causer avec moi d'affaires qui m'étaient confiées : il n'arrive pas à tout le monde, cet honneur-là! J'en étais fier, d'ailleurs, et je l'avoue, mais je n'avais pas besoin d'une flatterie pour m'encourager à bien faire : j'aimais mon métier, passionnément, par nature, comme le chien de chasse aime la chasse, parce qu'il est né pour elle. Aussi, nul n'a plus rien compris à mon personnage, le jour où l'on découvrit en moi des idées qu'on ne soupçonnait guère, et que, d'ailleurs, je ne me connaissais pas davantage, des idées que j'ai affirmées, pourtant, et que j'exècre, en raison du mal qu'elles m'ont fait, ce qui n'est pas peu dire, je vous prie de le croire! Vous voyez que mon cas n'est ni simple, ni clair : mes collègues de la Préfecture, et mes chefs avec eux, et les juges aussi, ont perdu leur latin sur cette énigme-là, et j'ai eu du plaisir à les regarder qui pataugeaient : j'en aurais ri de bon cœur, si j'avais été capable de rire dans la circonstance ; mais je n'y songeais guère, eh! là, non!
Pour comprendre, il aurait fallu, comme toujours, chercher la femme : ils n'y ont pas songé, par bonheur… J'en avais une. Je ne vous raconterai pas ce roman, dont personne ne doit rien connaître. Sachez seulement, et cela vous suffira pour deviner le reste, que la señorita Barbara était de bonne naissance, d'une condition très supérieure à la mienne, que je l'avais enlevée, que nous nous adorions, que sa famille, par orgueil, avait fait le silence sur cette fugue, et que de notre amour une enfant était née.
Barbara et Catalina! C'était mon univers, à moi, et je ne dirai pas que je les aimais par-dessus tout, puisque je n'aimais qu'elles au monde! Je suis seul sur la terre, moi, je n'ai ni parents, ni amis, et le foyer que j'avais réussi à bâtir de mes mains, — si lentement, si tendrement, avec ces deux êtres qui ne connaissaient que moi, dont j'étais le refuge unique, l'amour total, — ce mystérieux et cher foyer, c'était ma religion, ma patrie, c'était Dieu et les hommes, toute ma raison d'être! Ah! les bons jours, la douce vie, alors! J'ai eu de l'ambition, dans ce temps-là, parce que j'avais un but, un rêve, celui de m'élever à une situation qui me permît d'épouser Barbara, le front haut, et de la ramener avec sa fille au rang dont je l'avais fait descendre!