23 septembre. — La pièce est retrouvée : le chef l'avait emportée chez lui. Mais j'ai passé deux nuits sans dormir. Je m'impressionne trop.

30 septembre. — Décidément, ça ne va pas très fort : je recommence à mal dormir. Le bienfait des vacances serait-il déjà passé? Je devrais retourner chez le docteur, mais il va me prescrire de reprendre le bromure et les douches, qui me sont si désagréables.

5 octobre. — Un drame affreux. Je rentrais rue des Plantes, dans le brouillard ; il était exactement minuit vingt. Tout à coup, près du pont, dans l'ombre, un cri déchirant! Je l'entendrai toute ma vie. Il m'arrêta sur place, et je sentis une sueur froide à la racine de mes cheveux. J'ai voulu me sauver, et je n'ai pas pu. Je courais, pour ainsi dire, au dedans de moi, sans bouger : c'est une sensation atroce. Je ne l'avais jamais éprouvée qu'en rêve. Elle ne dura guère ; presque aussitôt, je vis sortir des ténèbres un homme qui fuyait dans ma direction, et, en même temps, trois autres hommes derrière lui. Le premier vint me tomber dans les jambes. Ceux qui le poursuivaient furent sans doute surpris de voir deux personnes au lieu d'une, et ils hésitèrent un moment ; puis, rassurés par mon air inoffensif, ils se jetèrent sur nous. Un d'eux me cria dans la figure : « Qu'est-ce que tu veux? Qu'est-ce que ça te regarde? » Et voilà que je reconnais le petit boucher. Les deux autres s'acharnaient à coups de couteau sur le blessé. Mais le petit boucher leur dit : « Nous sommes cuits. Je connais ce pante-là! Il va jaspiner. » Ils répondirent : « Surine-le. » Mais, au même moment, un d'eux cria : « La rousse! » Aussitôt ils prirent la fuite. Je vis une lueur blanche, accompagnée d'une détonation : le petit boucher, avant de s'enfuir, avait tiré sur moi un coup de revolver. Il disparut dans le brouillard, et je me crus mort. Alors seulement j'entendis les pas des agents. Ils m'empoignèrent brutalement. J'ai eu le temps de crier : « Grâce! ce n'est pas moi! » Mais je fus tout de suite étourdi de coups. On m'enleva, et je n'eus presque pas à marcher : on ne croirait guère, à voir les sergents de ville, qu'ils sont si forts ; quand ils vous tiennent par le bras, ils vous soulèvent et vous font trotter, si bien que vous ne sentez plus le poids de votre corps. Arrivé au poste, j'ai raconté le drame du pont et comment j'avais reconnu, dans mon agresseur, le petit garçon boucher. On m'a tout de même gardé au poste. Pourvu que je ne passe pas en justice! Je perdrais ma place. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi.

6 octobre. — Le commissaire est un bien honnête homme, qui m'a cru tout de suite. Il m'a fait relâcher ; j'ai pu courir à ma chambre, me changer et arriver au bureau avant que le chef ait constaté mon retard. L'ennui, c'est que je vais sûrement être appelé comme témoin, au commissariat, au tribunal, et le chef dira que je ne suis jamais à mon poste. Nuit d'insomnie.

7 octobre. — Les journaux racontent l'affaire. On ne parle pas de moi, heureusement. La victime a succombé à ses blessures. La justice pense arrêter les assassins avant demain, et j'en serais bien aise, car je n'aimerais guère à les retrouver la nuit, en rentrant chez moi. Par prudence, j'ai dîné très tôt, hier et aujourd'hui, et regagné mon domicile, dès sept heures du soir, quand il y a du monde dans les rues. Je n'ai rien remarqué de suspect. Très mauvaise nuit. Cauchemars. Je rêve que le petit boucher m'attaque près de la Morgue.

8 octobre. — Mandé au commissariat. J'y apprends qu'on n'a rien à me dire et que je dois me rendre au Palais de Justice. Et mon bureau? Qu'est-ce que le chef va penser? Il me déteste et profitera de toutes les occasions pour me faire du tort. Je suis bouleversé : il faut que j'aille voir mon médecin. Je me présente au Palais de Justice : on m'invite à revenir demain. Les assassins sont arrêtés. Au moins, je ne suis plus exposé à les rencontrer.

9 octobre. — Scène du chef. Je retourne au parquet : on m'appelait pour une confrontation, mais elle n'aura lieu qu'après-demain. Scène du chef quand je lui expose que je devrai encore m'absenter jeudi.

10 octobre. — Je ne suis décidément pas bien : je rêve trop, je dors mal. J'entrevois plus clairement tous les tracas qui vont résulter de cette malheureuse affaire.

11 octobre. — Confrontation. J'ai reconnu le garçon boucher et ses deux complices. Il m'a regardé avec un mauvais œil : il voulait m'intimider, mais le juge s'en est aperçu et m'a fait approcher, pour que l'accusé fût derrière moi pendant ma déposition ; alors, j'ai parlé plus librement. A la sortie, le petit boucher m'a dit : « J'aurai ta peau! » Il paraît qu'il n'a que dix-huit ans. Je me suis mis une vilaine affaire sur les bras.

18 octobre. — Deuxième confrontation. Les assassins ont fait des aveux. Le petit boucher, au moment où je passais devant lui m'a répété : « J'aurai ta peau! » Pourvu qu'il soit condamné à mort! Tout le monde me plaisante au bureau ; mais je n'ai pas envie de rire, et je suis inquiet.