La voiture s’engageait sous un bois de sapins; on parla d’autres choses.
Deux fois encore, le médecin visita sa cliente. Moëlan, qui lui gardait rancune, eut bien soin d’être absent. D’ailleurs, il allait maintenant au chantier, d’une façon régulière: excellent prétexte qu’il avait trouvé là pour demeurer le moins possible à la maison où l’odeur de médecine se manifestait comme un blâme.
Mais lorsque Anne-Marie fut authentiquement réparée et qu’elle eut l’imprudence de dire à une voisine: «Il n’y paraîtra plus», les vagues remords du maçon s’atténuèrent et son zèle finit avec eux. Après une cure de sagesse qui avait trop duré, la revanche s’imposait: les bordées recommencèrent. Moëlan ne travailla plus que cinq jours par semaine; une de ses fugues dura huit jours entiers: les Ponts-et-Chaussées le licencièrent.
—Eh bien! quoi? Je suis pas gêné. Y a du travail, à la grève.
Il prit le canot du père Guillou, avec ses engins, et, faraud, partit pour la pêche. Il connaissait mal la manœuvre, et la côte plus mal encore. Au bout d’un mois il s’était noyé. Les deux femmes, à l’église pleuraient à chaudes larmes, à cause du drap noir, de la bière et des chants liturgiques qui impressionnent toujours; mais, dans le fond du cœur, elles remerciaient le bon Dieu, qui prend pitié des braves gens et qui sait arranger les choses, quand il veut bien.
En effet, la vie redevint meilleure. Les six mois de Moëlan avaient coûté gros, mais l’auberge où l’on ne paie qu’une tournée sur deux avait attiré la clientèle qui en prenait volontiers le chemin. Après la mort du gendre, les amis continuèrent à venir là, par habitude, et pour consoler les deux femmes.
Aussi bien, Anne-Marie faisait plaisir à voir, et parfois on lui prenait la taille, en toute amitié, car elle rendait les caresses en coups de poing. Elle ne se fâchait pas, d’ailleurs, bien qu’elle cognât ferme. Chez elle, on pouvait tout dire, à la condition de ne rien toucher, ni bouteilles, ni peau; les grivoiseries ne l’offusquaient pas, et même, de temps en temps, elle affectait d’en rire, puisque son métier exigeait cette complaisance. Mais quand ce rire brusque s’ouvrait sur ses larges dents, ou quand une réplique alerte lui sautait de la bouche, elle gardait au fond d’elle le sérieux de la commerçante qui vaque à ses affaires. Promptement, elle avait acquis l’insensibilité professionnelle des êtres auxquels le vice d’autrui donne à vivre. La boisson avait fait sa misère, deux fois, et si la boisson maintenant la nourrissait au détriment des autres, tant pis pour les autres! Elle n’excitait personne à boire, et de cela, fiden-doué! elle se serait fait reproche; mais elle ne refusait jamais de verser une bolée à celui qui la demandait, même quand il en avait déjà trop. Droite à son poste et le ventre en avant, sous le tablier bleu et la coiffe blanche, elle attendait que les hommes eussent fini d’avaler les liquides, veillait à la casse, à la paye; elle ramassait leur argent un peu vite, pour être bien sûre de l’avoir, et, chaque fois que l’ivresse du client lui permettait d’embrouiller les comptes, elle ne se faisait pas faute de commettre une erreur lucrative; elle n’en éprouvait aucun remords et disait à sa mère:
—Il redoit bien ça, pour tout ce qu’il a bu sans payer, du temps de Moëlan!
D’ailleurs, elle se confessait de ses larcins; mais elle les réitérait vingt-quatre heures plus tard, ne s’abstenant du vol que le jour où elle avait communié.