—Si je comprends bien votre paradoxe, le descendant moderne de l’antique migrateur reste doué d’une passion spécifique, et, pour y satisfaire, il s’est donné la lecture, la musique, l’ivresse, qui toutes lui ouvrent des issues hors du monde réel?
—Vous l’avez dit: l’issue! Il en faut une; elle est indispensable à chaque individu; mais dès qu’il en a une, il se passe aisément des autres. L’enfant, qui ne boit pas encore, lit avec frénésie; de même qu’il y a pour l’adulte des boissons qui grisent, il y a pour l’adolescent des lectures qui enivrent. Dans son livre, il regarde s’agiter des actions fictives, il voit se mouvoir des êtres merveilleux, par le courage, par l’astuce, par la multiplicité des dangers qui entourent le personnage élu, et dont celui-ci vient à bout. Tous les romans d’aventure ont cette visée commune: «Autre chose! Ailleurs!» Exactement de même, les intelligences cultivées se passionneront pour quelque investigation scientifique ou psychologique, pour l’histoire ou l’archéologie, pour l’astronomie ou la géologie, pour des poèmes ou des problèmes. Toujours la même devise: «Ailleurs, et autre chose!»
—En sorte que, si je vous entends bien, les sociétés modernes se subdiviseraient en deux groupes, et tous les êtres ayant en commun le même besoin d’exutoire, lui donneraient satisfaction par deux procédés différents: la lecture ou l’ivresse; le livre ou l’alcool?
—A l’exception de quelques individus pathologiques qui recourent simultanément aux deux moyens d’extériorisation, on peut dire que, dans une certaine classe sociale, l’immense majorité ne boit pas, elle lit. Au contraire, dans la classe où on ne lit pas, on boit. Le moyen de diminuer l’importance numérique du second groupe semble donc être d’augmenter le premier; si le nombre des hommes qui lisent se développe, le nombre de ceux qui boivent décroîtra d’autant.
—En d’autres termes, le livre vous apparaît comme l’antidote de l’alcool.
—La bibliothèque populaire devient logiquement un remède social contre l’alcoolisme.
—C’est bien possible.
—Je livre cette thèse à vos méditations, monsieur le député. Pensez-y.