—Je n’aperçois pas de rapport...
—Il est pourtant intime et très direct, ou du moins il m’apparaît tel. Daignerez-vous m’écouter trois minutes? Vous admettez bien que l’homme est, par excellence, l’animal migrateur et qu’il fut tel dès son début. Entre tous ceux qui gîtent dans l’immense forêt du quaternaire, il est déjà celui qui se déplace. Au long des continents, sur le sol de l’Asie, de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, il a laissé la trace de ses migrations: les mégalithes, les cupules, les ossements, les outils qu’on retrouve témoignent de cet exode plusieurs fois millénaire. Le fait, qui n’est pas contesté, s’explique d’ailleurs par deux raisons.
—Primo?
—D’abord, l’homme primitif est une créature sans armes, au milieu d’ennemis terribles, et toute nue dans un monde inclément. Donc, partout où il se trouve, il souffre; donc, il va ailleurs.
—Voilà une raison qui suffirait.
—Il y en a une seconde. L’homme n’est pas seulement la créature désarmée, il est aussi la créature d’imagination, entre toutes, celle qui rêve et qui sans cesse rêvera du mieux, c’est-à-dire d’autre chose, qui toujours espère trouver mieux et qui, perpétuellement déçue, voudra toujours aller ailleurs.
—Il me semble cependant que les peuples se sont arrêtés sur un coin de terre qu’ils aiment et qu’ils appellent la patrie.
—En fait, oui. Mais l’instinct ancestral s’est fixé dans la race où il demeure irréductible. Le jour où le nomade se stabilise, son appétit contrarié s’assouvira de mille autres manières. La même force qui nous poussait à partir du hallier va nous inciter tout au moins à sortir de nous. Autant qu’il le peut, chaque fois qu’il le peut, l’homme se projette au dehors par la pensée. Non seulement le goût des aventures restera en lui, invétéré, vivace, indéfiniment prêt à ressusciter en ses jeunes fils, mais encore il demandera aux sciences d’améliorer sa vie matérielle et de l’aider à changer de place plus vite. Pour aller encore plus loin et pour franchir davantage les bornes de la nature, il inventera des arts qui procurent l’illusion du mieux; il aura la poésie et la musique, la philosophie, tous les ferments de rêve, tous les tremplins, tout ce qui permet une évasion momentanée; il aura les mythes, les récits et les contes, et il aura aussi l’ivresse, par le moyen desquels l’esprit essaiera d’échapper à la misère monotone des jours, s’immunisera pour un moment et, sur place, changera de place.
—Ainsi l’ivresse, selon vous, est un moyen...
—D’aller ailleurs! Le vœu éternel de la race! Immobile, être encore le nomade, rompre ses chaînes, rôder dans l’inconnu, s’extérioriser, sortir de soi!