En ce rêve, je voyais, j'ai vu Marguerite, toute seule, dans une rue, longeant les murs et se retournant parfois pour regarder si personne ne la suivait: d'ordinaire, sa démarche est droite, franche, et son regard vise au loin, toujours en avant; mais cette fois, dans son allure et dans ses yeux, elle témoignait d'une incertitude presque semblable à de la fausseté. Cet aspect si nouveau me stupéfia, puis me troubla; et je fus d'abord inquiet pour elle, avec elle, comme si quelque péril l'eût menacée; et voilà que, tout d'un coup, sans transition, je me demandai pourquoi le mensonge n'habiterait pas derrière ce front blanc, aussi bien que derrière les autres. Je reçus, de cette pensée brusque, un choc si violent qu'il me réveilla. Je contemplai la douce enfant qui dormait, très calme, à mon côté, et je souris de mon effroi. Je me penchai pour mettre sur le front calomnié un baiser repentant comme une excuse, et je me rendormis bientôt.
La vision revint.
Cette fois, Marguerite s'en allait, les paupières baissées, sans doute afin de cacher la perfidie de son regard. J'avais beau l'appeler pour qu'elle levât les yeux sur moi: elle ne répondait point, et je compris que, par une de ces magies coutumières au rêve, j'étais invisible à côté d'elle.
Je la suivis donc, sans aucune prudence, et je passais à travers les obstacles, ayant la légèreté d'un corps fluidique.
Tout à coup, elle tourna sur sa gauche, avec la précision des gens qui font leur route habituelle, et entra dans une maison dont le long corridor était obscur et gras.
Elle monta des étages. J'avais beau crier: «Où vas-tu?» Elle continuait l'ascension. Je m'entremêlais à sa marche, dans l'étroit escalier; elle ne me sentait pas, et je criais plus fort: «Où vas-tu?» Mais ce cri d'angoisse, que je voulais si violent, s'exhalait de moi comme un souffle d'enfant oppressé.
Enfin, elle s'arrêta sur un palier: toute inquiétude avait disparu de son visage, et je revoyais dans ses yeux à demi-clos, sur ses lèvres entr'ouvertes, ce sourire d'expansion qui l'embellissait tant à l'approche de nos ivresses.
Elle sonna; le bruit strident me réveilla pour la seconde fois. Marguerite dormait toujours à mon côté; ses lèvres entr'ouvertes avaient le même sourire, et je ne baisai pas son front. Penché sur elle, je la regardais respirer; son souffle, en me caressant le visage, chantait, perceptible à peine, haletant un peu, et dans cette musique tiède, je me rendormis encore.
Du fond de mon sommeil, j'entendais toujours le câlin murmure de son haleine, qui devint pareil à un roucoulement de tourterelle. Je la connaissais bien, cette mélodie de volupté! Moi seul savais la faire naître dans la gorge palpitante de la bien-aimée, et la faire onduler sur ses dents lumineuses, et la faire monter dans l'alcôve, dont elle emplissait l'atmosphère! C'était notre bain d'amour, cette musique: je m'étais baigné dans ses ondes et je les avais bues de tous mes pores. Il me suffisait de l'entendre pour voir: et je vis!
Le corps blanc, la douce poitrine, les bras affolés, les petits doigts qui se crispent en cherchant le ciel, la gratitude du sourire et l'abandon infini, je les ai vus! A qui donc s'abandonnait-elle ainsi? Je ne connaissais ni la chambre ni la couche. Et cet homme?