J'étais le premier qu'elle aimât: non seulement aucune caresse ne l'avait effleurée, mais aucun désir, aucune pensée d'amour ni de coquetterie. Jusqu'au jour de notre rencontre, elle avait, dans une retraite quasiment claustrale, vécu sans connaître ni soupçonner la vie: son âme était toute neuve et sa chair ignorante; naïvement, son amour l'avait donnée à moi, avec toute la candeur et la simplicité des êtres trop purs pour imaginer la pudeur, et trop aimants pour concevoir la méfiance. Dans un grand abandon de nature et de tendresse, elle s'était livrée, sans croire que ce fût mal ou qu'il pût en être autrement: et tout de suite elle s'était épanouie d'extase, si bien qu'elle pensait avoir reçu plus qu'elle ne donnait, et qu'au sortir de nos étreintes, elle offrait de la gratitude, au lieu d'en réclamer.
Ah! l'amour d'une vierge est une chose délicieuse et terrible, car la femme qui n'appartint jamais qu'à un seul homme reste pour lui perpétuellement vierge, et chaque fois elle semble se donner pour la première fois: sans doute, par une vaniteuse illusion de notre égoïsme, il nous plaît de croire que cette chasteté survit à nos caresses, et qu'elle ne pourrait être souillée que par les approches d'un autre. Quant à moi, j'éprouvais cette illusion avec une intensité toute particulière; puisque Marguerite et moi ne formions qu'un seul être, sa pureté ne pouvait pas plus être entachée par notre enlacement que par aucune autre fonction de son organisme, et notre amour, étant le principe même de la vie, ne souillait pas en faisant vivre.
Subtilités, dites-vous? Rien n'est subtil dans l'âme humaine: les uns éprouvent des sentiments qui restent ignorés des autres, et toutes les émotions, toutes les croyances, tous les appétits qui se manifestent en nous ne sont jamais qu'une résultante logique et spontanée de nos forces individuelles.
Avec cette foi dans l'amour de Marguerite, comment donc ai-je pu en venir où je suis?
Moi qui n'aurais pas su l'insulter d'un soupçon, d'une crainte, et qui n'appréhendais pas même les lassitudes de l'avenir, moi qui aurais pu entendre impunément toutes les dénonciations et recevoir toutes les preuves, sans obtenir de moi autre chose qu'un sourire de certitude heureuse, comment ai-je pu inventer cet enfer qui nous brûle à présent et qui dévore toutes nos joies? La vierge n'est plus vierge, et nous sommes deux auprès d'elle! Marguerite n'est plus à moi seul, l'innocente n'est plus impeccable: la fidélité est morte, et la sainteté polluée!
Par moi, entendez-vous? Par moi seul! Car c'est moi qui fis ce désastre!
Nous avions passé, Marguerite et moi, un trimestre d'exquise intimité, dans un bois, au fond des Vosges, loin du monde, que nous effacions et qui nous oubliait. Par malheur, les vacances tiraient à leur fin: l'époque approchait de quitter notre bonne retraite pour rentrer à Paris où l'existence nous prendrait la moitié de nos heures. Nous en éprouvions tous deux une grande tristesse: mais celle de Marguerite, toute de douceur, s'humiliait dans la résignation, tandis que la mienne, nerveuse et maladive peut-être, s'irritait.
Un soir,—c'était le 12 septembre, je m'en souviens,—l'orage qui pesait sur les arbres, sans pouvoir éclater, me tourmentait comme eux, et le malaise physique se joignait à mon déplaisir.
Je m'endormis péniblement, la peau fiévreuse et les nerfs agités. Je fis un rêve épouvantable.
Je sais maintenant que c'était un rêve, je l'ai même su pendant que je rêvais, mais la vision des choses me fut, dans le moment, si nette et précise, que je ne parvenais pas à me convaincre de leur irréalité.