Je criais: «Non! Non! Plus!»

Je pense que ce fut alors ma plus grosse terreur: jusque-là, je n'avais craint que de mourir, mais devant ce gouffre céleste qui s'ouvrait sur ma tête et qui nous aspirait, je crus, oui, tout d'un coup je crus que nous y remontions pour l'éternité, et que durant tous les siècles des siècles j'allais vivre avec ce cadavre. Frénétiquement, je me jetai sur la corde. Nous descendîmes, et pour aller mourir ailleurs, loin du spectre, j'escaladai le bord de la nacelle…

Alors, j'entendis des clameurs. Un navire était là, tout proche, et le ballon courait dessus.

On me cria: «A l'eau! Saute!».

Je me jetai dans la mer. On me recueillit. Le ballon, délesté de mon poids, s'était enlevé, m'a-t-on dit, comme une flamme immense: car le soleil, dardant ses rayons sur lui, avait allumé de reflets l'enveloppe luisante et plissée. Pour moi, je n'ai rien vu. On m'étendit, à demi mort, sur le pont du navire, et couché sur le dos, j'aperçus mon père qui s'enfonçait dans les derniers nuages.

LA VISION

Parbleu, je le sais bien, que je suis un imaginatif! Je ne l'ignore pas, que mes nerfs et mon cerveau sont impressionnables à l'excès! Mais, quand vous m'aurez traité d'halluciné, de visionnaire, m'empêcherez-vous de souffrir? Croyez-vous donc que je ne me la crie pas, que je ne me la hurle pas, jour et nuit, cette vérité: «Tu es fou, inepte et fou, imbécile et fou!» Mais je souffre quand même, et les jours vont leur train.

Pauvre Marguerite! Douce et chère victime!

Je l'aimais trop! De toute mon âme, et de toute ma chair, surtout! Il me semblait qu'elle fût, non seulement le premier amour de ma vie, mais le seul. J'avais aimé, avant elle, bien des femmes, mais aucune autre ne m'avait si profondément possédé, envahi, et je sentais que toutes les fibres de moi, toutes les particules de mon être, les plus obscures, les plus intimes, mes muscles, mes nerfs et mes os, et tous les globules de mon sang, individuellement, étaient pleins d'elle, vivaient par elle, et n'aspiraient qu'à elle.

Je sentais aussi que la même passion la tenait tout entière, comme moi, et même quand nous étions loin, nos deux corps, en dépit de la distance, ne faisaient qu'un seul corps; elle était pour ainsi dire la partie femelle de moi, et l'idée qu'elle pût appartenir à un autre homme ne venait pas à mon esprit, puisque son infidélité m'eût en quelque sorte livré moi-même et j'aurais tout su dans l'instant. Me tromper? Je savais bien qu'elle n'eût éprouvé, entre les bras d'un autre, que la honte et la douleur d'une profanation! A me trahir, ne se fût-elle point trahie en même temps, puisque nous ne faisions qu'un? Les lèvres d'un passant sur sa chair ne l'auraient-elles pas désolée aussi bien que les baisers d'une étrangère sur son amant, puisque nous n'étions qu'un seul être? Je n'avais donc aucune jalousie, aucune défiance, et je me livrais sans réserve, comme elle se livrait.