Mais l'œil ordonnait sans réplique.
—Mon père le veut!
J'obéis autant qu'il ordonna.
Pour le coup, j'avais trop descendu. La nacelle rasait les flots. Quand nous rencontrions la crête d'une lame, l'eau se précipitait en bouillonnant dans la cage d'osier, et son poids nous tirait en bas. Puis, au creux d'une autre vague, le panier se vidait en torrent, et, d'un saut brusque, nous remontions, pour être raccrochés bientôt. A chaque heurt, la nacelle virait, bondissait: mes mains déchirées s'agrippaient au bordage, aux cordages; je pendais comme un chiffon mouillé. Dans les minutes de répit, je me laissais crouler sur le plancher, résigné à mourir. Mais dès qu'une autre lame me submergeait, ma pauvre petite vie se révoltait encore, et de nouveau je me redressais, tendant la tête et les bras hors de l'eau. A peine délivré, je reperdais courage et je souhaitais la mort.
Je fis néanmoins ce qu'il fallait pour vivre. La mer s'enrageait de plus en plus sous le vent qui soufflait avec une violence croissante. Un coup de houle ayant emporté deux de nos caisses, le ballon s'enleva sensiblement, et cet heureux accident me donna l'idée de jeter à l'eau quelques objets pesants. Mais je ne pouvais les porter. J'étais épuisé de fatigue. Je ne lançais par dessus bord que des choses légères. Pourtant, à force de patience, j'allégeai la charge du ballon. Les lames ne nous atteignaient plus. Je me couchai pour attendre la mort, et je me croyais tranquille, quand l'orage éclata dans toute sa fureur. Entre la mer folle qui grondait et les nues basses qui tonnaient, mon frêle esquif d'osier fuyait obliquement.
Il ne me restait plus la force de rien craindre. A peine, je constatais les choses. A peine je m'en souviens. Ce que je me rappelle le mieux, c'est la brûlure des éclairs, dont la lueur m'entrait dans les prunelles et me zigzaguait sous le crâne. Je me cachai les yeux aux replis de mes bras; instantanément je m'endormis dans la tempête.
J'ai dormi pendant des heures, réveillé mille fois par les ballottements et les chocs, et me rendormant aussitôt: des rêves affreux harcelaient mon sommeil. J'ai rêvé que mon père ressuscitait pour me réveiller, et me grondait de son regard mort; il me secouait les épaules, me poussait de son poing, de son pied, et me battait pour la première fois… A la fin, je me réveillai sous les coups, et je vis le pauvre cadavre qui se sauvait après m'avoir frappé, et qui roulait sur le plancher, dans la tempête finissante, allant d'un bord à l'autre, heurtant les caisses, s'enlaçant aux filins, se ruant sur moi de nouveau et s'en retournant encore, démenant en l'air ses bras raides, ruisselant d'eau, et la face tout écorchée.
—Père, je t'en prie! Ne me touche pas! Ne me touche plus!
Il revenait et me battait. Puis il se tassa dans un coin, la tête prise entre deux caisses, et il ne bougea plus. L'orage s'apaisait. La nacelle chavira moins. Je voulus en profiter pour fuir et sauter à la mer. Mais j'en étais trop loin, et je n'osai pas. Déjà la chaleur de midi, sous les nuages dispersés, avait regonflé le ballon, et l'emportait.
L'idée de remonter là haut, avec le cadavre méchant, m'affolait d'épouvante; le bleu du ciel vide, comme un précipice à l'envers, me donnait le vertige.