Je n'en voyais plus qu'un, maintenant. Le corps de mon père s'était insensiblement déplacé; la moitié de sa face se perdait dans l'ombre; mais l'œil gauche, resté en lumière, paraissait briller davantage: il avait, à lui seul, l'éclat des deux ensemble. Il était plus terrifiant encore, et depuis que l'autre s'était éteint dans les ténèbres, j'imaginais que mon père venait de mourir un peu plus.

Des heures s'écoulèrent, sans doute. Je grelottais de froid et d'épouvante. L'enveloppe du ballon, depuis que nous avions tourné, ne dessinait plus dans le ciel cet immense croissant lunaire qui m'était apparu au réveil; mais, à force de la contempler, je trouvais à cette masse oscillante un air de tournoyer sur sa pointe, comme pour me vriller au parquet; son poids cauchemardant m'écrasait la poitrine. Je ne constatais plus que cette menace, lourde, sur moi, et la prunelle de mon père, fixe, devant moi.

Mon regard allait de l'une à l'autre, mais ma pensée engourdie n'accompagnait pas mon regard. A la longue, cependant, il se fit, entre ces deux visions, une espèce d'alliance qui les rapprochait jusqu'à les unir, à les confondre, et l'une devenait l'âme de l'autre. Comment dirai-je? L'une exprimait l'autre. On s'hallucine ainsi. Bientôt il me fut impossible de séparer ces deux objets de ma terreur. Est-ce que mon petit cerveau s'emplissait de folie, ou bien devenais-je, au contraire, d'une lucidité plus grande? L'œil du mort, à force de fixité, semblait vouloir donner un ordre…

Alors, je me soulevai sur les genoux. Positivement, je crois que mon père m'hypnotisait, et que j'ai obéi à sa volonté, plus qu'à la mienne.

Car je me mis, sans l'avoir décidé, à refaire le dernier geste qu'il avait fait, ou du moins le dernier que j'avais pu voir au moment de m'évanouir… Je pris la corde, que je tirai à moi.

Aussitôt, je perçus une descente brusque; mais en même temps un bruit lugubre, pareil à un râle, souffla sur ma tête, et je sentis dans mes cheveux l'haleine tiède de quelqu'un qui serait survenu au milieu des étoiles.

Vous devinez bien que le gaz du ballon s'était échappé par la soupape; mais je n'en savais rien, et, dans l'atroce épouvante que m'avaient causée ce gémissement funèbre et cette haleine fade, je m'étais enfui vers un coin, derrière les caisses: je m'accroupis, et le temps passa. L'œil me regardait toujours.

Longtemps après, le ciel pâlit. Le froid se fit plus intense. Puis, le soleil surgit. Comme c'est bon, la lumière! Elle délivre. Je me crus sauvé. Les premiers rayons me réchauffaient déjà. La mer, au-dessous des nuages, restait sombre encore. L'enveloppe de soie prit des teintes de feu et le ballon monta comme une boule d'or qui renvoyait de la lumière. Mais j'étouffais davantage. Nous montions vite, je crois. L'œil, éclairé, devint furieux. Pour ne pas l'irriter plus, je me levai, et, comme j'avais fait déjà, timidement, pour obéir, je pesai sur la corde: nous descendîmes.

Cette fois, le bruit ne m'effraya plus, car j'en voyais la cause, et trois fois je recommençai. Je respirais plus à l'aise. Je compris que cette corde, tirée en bas, faisait descendre le ballon, et je m'étonnais de pouvoir, avec ma petite force, attirer cette grande chose. Je comprenais aussi qu'on respire mieux quand on descend, et je me rendais compte de la volonté que mon père avait eue de me sauver en me donnant son ordre. Notre chute traversa les nuages. La mer, fouettée par le vent, s'éveillait avec colère.

—Si je descends encore, je me noierai…