Depuis qu'un prêtre jeune dirigeait sa conscience, elle rajeunissait. Son âme catholique, faite à la fois pour l'obéissance et l'exaltation, était comme un miroir où les images se grossissent: aussi longtemps qu'un vieux chanoine y avait reflété sa quiétude sénile, elle était restée morne, terne, et plus impassible encore que le vieillard; mais en s'approchant d'une flamme, elle frémit toute, et s'illumina.
L'abbé Gilbert, du premier coup d'œil, avait aperçu les ressources profondes de cette nature, encore ignorée d'elle-même, et qui n'avait vécu ni pour elle, ni pour autrui; il s'était pris de pitié pour une existence stérile, que la religion congelait, et son esprit dominateur n'hésitait point à réprouver la froide influence des nonnes et du chanoine, qui s'étaient succédé pour réduire à l'inertie l'âme ardente et riche d'une femme. La tâche d'éteindre une créature lui apparaissait comme un crime sacerdotal et comme une offense envers Dieu. Il pensait: «Le prêtre ne doit point étouffer l'œuvre du Créateur; toutes les forces sont bonnes pourvu qu'on les dirige, mais elles deviennent un péril quand on les comprime au lieu de les conduire, car on a rompu l'équilibre de la nature, et l'équilibre rompu expose à tous les dangers.»
Dans cette certitude, il résolut de réparer lentement l'homicide de ses devanciers, de ranimer l'âme engourdie qu'il venait de découvrir, de l'appeler à la vie, à la lumière, à la chaleur, de la régénérer, de la recréer, de la remettre au monde et telle que Dieu l'avait faite.
Il crut que la tâche serait délicate et ardue, à cause du bouleversement qu'il allait apporter dans les idées de sa pénitente. Mais il eut la surprise d'être compris dès qu'il parlait.
A vrai dire, il avait espéré beaucoup du crédit que la parole d'un prêtre trouve au fond des âmes chrétiennes, toujours prêtes à résonner comme un écho. Mais l'influence dépassa tout espoir. Sa pensée entrait dans cet esprit comme si rien n'y eût été mis autrefois; il s'y avançait en tâtonnant et ne rencontrait que le vide; ainsi que la clarté du soleil dans une maison close et qu'on ouvre, il pénétrait partout, et ne réveillait que de l'ombre. Cette orpheline qui, du berceau au couvent, du couvent au mariage, avait vécu trente ans de solitude sans rien apprendre de la famille, ni de l'amitié, ni de l'amour, était neuve à tous les émois intérieurs. Le prêtre constata bientôt que de Dieu même la pauvre dévote n'avait point connaissance, sinon par des formules de catéchisme, et qu'elle n'en avait point l'amour, mais seulement le culte superstitieux.
Il éclaira les mots, il vivifia les sentences. Après les textes, il fut le Verbe: les phrases apprises sortaient des limbes, au son de sa voix, pour devenir des idées qui vibraient, et les choses mortes s'animèrent; les préceptes que maintes fois la pieuse femme avait répétés dans ses prières tout à coup chantaient en elle avec un sens révélateur, par cela seul qu'il les proférait. Le Seigneur, dont elle avait adoré les statues, apparut dans son humanité divine, et elle l'entendit, et elle le vit, et elle pleura d'angoisse sur ses douleurs voulues, balbutiant des mots qui consolent, tendant les mains pour aider, marchant là, près de la Vierge et de la Madeleine, mêlée aux saintes Femmes, et Femme pour la première fois!
Le vicaire suivait avec complaisance les progrès de son œuvre, et il en était heureux sans vanité: qui ne se passionnerait pour les destinées qu'il transforme? Une tendresse d'auteur l'attachait à sa créature, et, bien que la pénitente fût tout juste de cinq ans moins âgée que le prêtre, il aimait en elle l'enfant de son esprit.
Hélène, avec avidité, s'assimilait la pensée du maître: cette esseulée, qui, pour la première fois, venait de communier avec une âme vivante, se livrait toute, dans la joie de s'ouvrir et de recevoir. Elle aspirait, elle buvait, elle absorbait. Par un instinct de femme, enfin satisfait, elle tendait son âme à la fécondation, comme d'autres tendent leurs corps…
Au sortir du confessionnal, elle rentrait chez elle avec lenteur, craignant les secousses de son pas, évitant les gestes, fuyant les rencontres, appréhendant tout ce qui pouvait exposer le trésor qu'elle emportait en elle: et le verbe, en frémissant, s'irradiait au fond de son cerveau et de ses nerfs. La voix de l'apôtre était devenue sa vie, le fleuve de vie qui réchauffait le sang de ses veines, courait en elle et l'inondait de son flot. L'abbé Gilbert, à ses yeux, était plus qu'un homme, et déjà aussi plus qu'un prêtre: émanation directe du Sauveur, l'envoyé spécial, un don du ciel, le pourvoyeur de grâce entre la Providence et la Pécheresse, et, par mission d'en haut, celui qui sait, celui qui peut, celui qui daigne, un rédempteur!
Malgré ce caractère hiératique, elle ne l'adorait pas; elle ne se permettait même pas de l'aimer: dire qu'elle le vénérait, ce serait trop peu dire puisqu'une chaleur d'enthousiasme se mêlait à sa déférence; et ce serait trop dire aussi, puisqu'elle le sentait, en dépit de sa propre indignité, tout proche d'elle et presque à elle…