Après une rencontre fortuite, les relations anciennes avaient repris entre le père de Madeleine et moi: nous étions l'un et l'autre charmés de nous revoir; je fréquentais la maison. Comment vous dirai-je ceci? La malheureuse jeune fille, peu à peu, s'éprit du philosophe. Je ne songeais nullement à elle. Son âge et sa grande fortune n'en faisaient point une fiancée pour moi, qui suis pauvre et de goûts modestes. D'ailleurs, l'idée du mariage ne m'occupait en aucune façon, et, pour que je devinsse un époux, il fallut bien qu'on y pensât à ma place.
Jusqu'à dix-neuf ans, Madeleine refusa tous les partis. On s'étonnait. Sa mère, enfin, devina son secret et obtint des aveux; le père me raconta ce roman enfantin, que je pris d'abord en riant. La jeune fille en fut blessée. Comme je ne me souciais point de troubler la tranquillité de cette charmante famille, je fis mes visites plus rares, et finalement je les supprimai tout à fait.
Mais j'avais choisi, paraît-il, le meilleur moyen d'être désiré davantage. La petite demoiselle devint triste et tomba malade. Bref, on nous maria. J'avais trente-huit ans quand ma femme atteignait sa vingtième année.
Nous fûmes bien heureux.
Madeleine était douce, tendre, dévouée, point jalouse de mes travaux, plus ardente que moi-même à les voir réussir. Elle m'aimait perpétuellement et si bien que j'en avais presque honte. Elle épiait mes goûts, m'entourait de soins, attentive à ne rien laisser paraître de son dévouement; toutes les préoccupations de son esprit se concentraient sur moi, et rien ne la rendait plus heureuse que de me savoir content…
Oui, j'avais un peu honte d'être aimé de la sorte; j'avais honte de ne répondre qu'imparfaitement à une tendresse si jeune et si complète; je me sentais indigne d'un amour que ma nature froide était incapable de rendre. N'est-ce pas un peu du vol, que d'accepter ce qu'on ne rendra pas? Oh! je l'aimais bien, Madeleine, et je n'ai jamais aimé d'autre femme, et je l'aimais de tout mon cœur! Mais, un vieux cœur de jeune savant, sec et logique, qu'est-ce donc auprès de cette exquise floraison que l'on appelle un cœur de vierge, le premier amour d'une enfant, l'unique amour d'une âme neuve?
Madeleine s'indignait, quand je lui parlais de la sorte; un jour, où je lui demandais pardon, elle pleura, et je dus encore lui demander pardon de l'avoir fait pleurer.
—Est-ce que je me plains, dit-elle? Ne suis-je pas heureuse, et ne m'aimes-tu pas? Je te défends de me plaindre!
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Une chose pourtant manquait à notre intimité, et voilà que peu à peu un vide se précisait autour de nous: nous n'avions pas d'enfant.