Depuis quatre années, Madeleine espérait sans cesse, et je commençais à désespérer. Admirablement femme, elle était, avant tout, une mère, et même avec moi, plus âgé qu'elle de dix-huit ans. Le seul examen de son physique la démontrait vouée aux tâches maternelles. Elle avait les flancs larges et les seins magnifiques de la fécondité. Cependant, elle s'accusait, pauvre petite: «C'est ma faute! Mais, Jacques, pourquoi ne puis-je pas avoir d'enfant, pourquoi?»

Pendant cinq ans nous attendîmes.

—Si on savait que, bien sûr, cela ne doit pas, ne peut pas arriver, on n'y penserait plus, n'est-ce pas, Jacques?

Elle y pensait à tout propos.

Je me demandais, de mon côté, si la cause n'était point en moi: fréquemment, les cérébraux meurent sans postérité, comme si la nature se reposait d'une fécondité intellectuelle par une stérilité physique. Cette idée me devint une hantise, et j'aurais donné toute mon œuvre, pour le vagissement d'un berceau.

Car Madeleine me désolait: la chère enfant, obsédée par les vœux secrets de tout son être, tombait en mélancolie, et rien qu'à l'écouter se taire, il me montait des remords dans la gorge. Le bonheur qu'elle m'avait apporté, avec le don de sa jeunesse, me semblait égoïste, criminel: la tristesse de sa vie payait le charme de la mienne, et cette douce créature allait être, jusqu'à la mort, une rançon de mon bien-être!

A force de supposer que la stérilité de notre union pût venir de mon fait, j'arrivais à n'en plus douter, et la misère de Madeleine m'apparaissait comme mon œuvre: je m'en voulais de vivre, et j'aurais voulu être mort, pour qu'elle recommençât la vie! Oui, vraiment, être mort! J'ai eu ma part de joie, et maintenant ma joie encombre; elle est nuisible: qu'elle cesse!

Parfois, je songeais que d'autres femmes, moins pures, moins nobles, ont des amants, ont des enfants… Mon respect pour le caractère de Madeleine ne permettait pas un rapprochement entre elle et les créatures de mensonge qui basent leur vie sur une trahison. Mais, la déchéance et la vilenie, c'est la duplicité de l'âme, plus que le fait brutal: une femme violée par un bandit est-elle une femme coupable, une épouse infidèle? J'imaginais des romans de Calabre, où les brigands arrêtent les diligences, et je me demandais: «Madeleine serait-elle diminuée à mes yeux par l'outrage d'une brute?» Non, certes, et je la plaindrais, sans la respecter moins, sans moins l'aimer! Donc, on peut séparer le fait de la cause, engendrer sans avoir failli? Je rêvais d'immaculées conceptions…

Nous avons peut-être, nous autres savants, une morale à nous, et l'habitude de rechercher les origines premières de tout effet, probablement, nous porte à envisager les droits et les devoirs humains d'une façon qui n'est pas la vôtre. Nous éprouvons, en matière de responsabilité morale, des indulgences qui sont peut-être la vérité de l'avenir, et peut-être ne sont que des erreurs professionnelles. Méprisez-moi si bon vous semble! J'avoue, en toute humilité, que la vie de Madeleine, et sa joie, eussent été plus précieuses pour moi que les conventions de l'honneur; sans rougir, je vous confesse qu'un enfant de Madeleine eût été cher à mon cœur, comme une portion d'elle, et que je l'eusse aimé, cet enfant issu de sa chair, ce petit être bienfaisant qui l'eût délivrée de la solitude, et de l'attente, et de l'angoisse, aimé comme un sauveur!

Madeleine dépérissait. Elle s'anémiait de plus en plus: sa vie parut en danger. Cette situation durait trop. Je résolus de savoir. Je consultai un ami, médecin physiologiste, qui voulut bien promettre de me renseigner nettement sur mon cas. Sa réponse fut navrante: je devais renoncer à tout espoir d'être père.