—Au revoir, Madeleine. Il faut que je sorte. Tu ne veux pas me dire au revoir, mon petit?

J'écoutais, avec le cœur battant. Pas un mot. Je repris:

—Tu me fais du chagrin. Au revoir, Madeleine.

Je partis, et, au retour, je trouvai, sur ma table, une lettre. A la vue de cette enveloppe et de la chère écriture, j'eus peur. Quand les femmes écrivent ce qu'elles ont à dire, il faut trembler. Je ne le savais pas, mais je le sentis, rien qu'à décacheter l'enveloppe. Et je lus:

«Jacques, vous m'avez fait l'injure la plus grave que vous pouviez trouver, et plus de mal que vous ne pouvez savoir. Le mal, je vous le pardonne à cause de votre inconscience; mais je n'oublierai jamais. Je ne le pourrais pas, même si je le voulais. Je ne soupçonnais point qu'il y eût sur la terre un homme capable de proposer à sa femme la honte et l'abjection. Vous me l'avez appris. Comment ai-je pu jusqu'ici me faire illusion sur vous? Je rougis de vous avoir approché. Le souvenir de notre intimité me fait horreur comme une souillure. Ne croyez pas que je parle dans la colère. Vous avez brisé quelque chose en moi, et ce n'est pas seulement l'amour que je portais à mon mari, c'est encore ma jeunesse et ma vie, toutes les fiertés de mon âme que j'avais confiée à votre garde, et que vous avez salie à tout jamais, par la révélation du vice. Oh! je sais bien ce que vous répondez! Vous ne comprenez même pas votre crime. Vous aviez le désir de préserver ma santé contre je ne sais quelle maladie, n'est-ce pas? Et, parce que vos médecins ont déclaré qu'une maternité serait nécessaire à ma guérison, parce que leur prétendue science (qui me répugne, entendez-vous, monsieur?) vous refuse l'espoir d'être père vous-même, vous avez eu cette ingénieuse idée, bien logique, vraiment, de souhaiter que le premier passant venu… Je n'ose même pas écrire ce que vous avez pu me proposer! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait de mal pour subir une telle honte! Oui, je la méprise et je la déteste, la science qui s'arroge le droit d'examiner les plus chastes secrets, et qui ose formuler des remèdes infâmes pour les mystères de l'intimité et de l'amour! De l'amour? Puis-je donc proférer ce mot-là, en parlant de vous? Oui, je l'exècre, la science, qui a dépravé votre sens moral, jusqu'à ce point! Elle a tué en vous toute délicatesse et tout honneur, car je ne veux pas croire qu'un homme, créé par Dieu, vienne au monde avec des sentiments pareils! Je vous fais la grâce de penser qu'on vous a perverti, et que l'habitude de tout regarder à travers le matérialisme de vos théories a pu seule vous conduire à cette dépravation. Vous voyez que je connais vos excuses, et que vous pouvez vous abstenir de les développer vous-même. Elles ne feront pas, d'ailleurs, que le crime ne soit accompli, et, bien loin d'atténuer mon dégoût, elles l'augmentent. Vous n'avez pas compris que j'aimerais mieux mourir cent fois, plutôt que de me prêter à vos combinaisons cyniques. Vous n'avez rien compris de moi, pas même ma tendresse, et j'ai vécu quatre années près de vous, sans que la curiosité vous vînt de savoir qui je suis. Vous avez dit que vous m'aimiez, et vous ne me connaissez même pas! Quand j'y songe, une sueur de honte me monte au front. Pendant quatre ans, alors que je me croyais aimée, j'ai été votre chose et votre jouet! Et cela doit vous sembler tout simple de consentir à ce que n'importe quel autre vous remplace dans un acte qui fut banal pour vous et qui n'avait, à vos yeux de savant, que l'importance d'une fonction naturelle! Où suis-je tombée? Maintenant je le sais: tandis que vous m'entraîniez dans votre ordure, je pensais m'enlever au ciel, et ma stupide naïveté s'extasiait dans le sacrifice de mon corps et de mon âme! Je me croyais au paradis, et j'étais dans la fange! Quel réveil! Non, vous ne m'avez jamais aimée, et vous ignorez ce que c'est que l'amour! Vous m'avez trompée et jouée pendant quatre ans! C'est fini. Je vois clair en vous comme dans mon passé, et je voudrais être morte sans l'avoir vécu. Ne suis-je pas morte, d'ailleurs? Je sens que vous m'avez tuée. Cela doit vous importer peu. Il convient cependant que vous le sachiez, afin de m'épargner toute tentative d'explication ou de plaidoirie. Je ne vous connais plus. Je ne vous déteste même pas. Et je ne vous dis même pas adieu, car vous n'existez déjà plus. Je vous dis seulement ma décision…»

Ici, la lettre s'arrêtait; puis, d'une autre plume, elle reprenait, plus calme, et l'on voyait que la malheureuse enfant, alors qu'elle annonçait sa décision, ne la connaissait pas elle-même, et qu'elle avait dû s'interrompre pour réfléchir.

Et moi, arrivé à ce point de ma lecture, je la voyais, pensive et douloureuse, cherchant dans sa pauvre tête malade; et je voyais son visage pâle et défait, ses yeux plus bleus qu'à l'ordinaire, dans leurs orbites bistrées par la fatigue; et je voyais ses cheveux dénoués, coulant sur son peignoir, à flots; et ils coulaient comme des larmes.

Alors, moi aussi, bien que ne croyant pas en Dieu, je murmurais: «Mon Dieu!» Atterré, je songeais, sans pouvoir penser, et j'étais plein d'épouvante, plein de remords aussi, car, bien évidemment, j'avais fait du mal, et je m'en apercevais trop tard.

Comme Madeleine s'arrêtant d'écrire, j'avais arrêté ma lecture: les lignes noires se brouillaient sous mon regard, et je demeurai longtemps dans une sorte d'hébétude. Puis, machinalement, je poursuivis.

Dans la seconde partie de sa lettre, ma femme déclarait ne point vouloir demander le divorce, contraire à ses principes. Elle se retirerait dans sa famille et ne me verrait plus…