Le jeune homme de France n'est pas fort curieux des peuples et des mœurs: c'est chez nous un vice originel que de traverser les pays sans les voir ni les comprendre, et nous y regardons la silhouette des femmes beaucoup plus que le génie des nations.

Je descendis du train, et toutes mes belles imaginations s'écroulèrent d'un coup; en wagon, j'avais rêvé de quelque sentimentale Gretchen échappée des légendes, fille de Gœthe ou de mon hôte, et qui me poétiserait les heures du séjour. Car j'avais déjà l'habitude de devenir, à chaque printemps, amoureux, très vite, très fort, et pour la vie. Mais mon hôte n'avait procréé qu'un fils, grand dadais stupide, qui me déplut tout de suite: je me sentis voué à l'irrémédiable solitude.

Ma chambre était confortable et de mauvais goût; sa fenêtre donnait sur deux jardins contigus, le nôtre et celui d'une maison voisine dont j'apercevais les fenêtres juste en face de moi. Cette vue me rendit quelque espoir: sans doute, à l'une des croisées, je découvrirais l'âme-sœur…

L'âme-sœur apparut sans tarder. Je n'avais pas encore déplié mon bagage et rangé mes bibelots, quand tout à coup, en relevant la tête, je vis à trente mètres, dans le cadre de sa fenêtre ouverte, une femme qui me regardait. Pour la contempler de plus près, je pris ma lorgnette, et, m'étant dissimulé du mieux que je pouvais, j'examinai cette figure: dans l'instant, l'univers changea autour de moi.

Vous n'avez jamais vu de plus belle créature: une riche jeunesse épanouissait son corsage et son teint. Comme la Marguerite de Faust, elle portait une longue natte de cheveux blonds qui pendait sur son épaule. Ses grands yeux, d'un bleu pâle, avaient une expression de douceur, presque de tristesse, et, tout de suite, j'eus l'idée d'une peine à consoler, d'un chagrin dont j'étais curieux. La brusque sympathie des jeunes cœurs qui se devinent me pénétra dès cette minute, et déjà une pitié murmurait au fond de moi: «Pauvre amie, qu'avez-vous? Dites-le, ne craignez rien de moi…»

La jeune fille, du reste, ne semblait nullement effarouchée. Surprise beaucoup plus qu'offensée, elle regardait droit devant elle, sans crainte et franchement: parce qu'elle avait aperçu un visage nouveau, elle s'étonnait, et ne le voyant plus, elle attendait pour voir encore; cette simplicité d'âme me parut charmante et me plut comme un indice de loyauté: une Parisienne se fût cachée, comme je faisais moi-même, pour se renseigner sans se compromettre. J'avais pris le rôle de la femme, moi, homme, et la femme m'en faisait honte. Je me sentis rougir, et je quittai ma cachette. Je vins à la fenêtre, où je m'accoudai, avec l'air innocent de celui qui examine un paysage.

La jeune fille ne s'éloigna pas. Elle me dévisageait tranquillement et je ne tardai guère à en être gêné. Ma fière assurance tomba devant la sienne: la netteté de son regard intimidait le mien. Il demandait:

—Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici?

—Je viens vous aimer!

J'aurais voulu crier ma réponse, mais décidément, la jolie Bavaroise, avec sa franchise trop candide, désorientait ma fausse vaillance, et je n'osais plus qu'à la dérobée risquer un rapide coup d'œil.