Un être nouveau venait de se manifester en moi; je ne me reconnaissais plus; mes pensées avaient changé d'objet, et mon âme, en une minute, avait mûri. Cette curiosité vague, cette joyeuse attente de l'adolescent qui rêve de tendresses et de caresses, instantanément s'étaient muées en un sentiment grave, profond et torturant: le désir.
Oh! la première femme nue que nous entrevoyons de nos yeux vierges! Elle ne soupçonne pas la mystérieuse puissance de son apparition, le trouble sacré qu'elle infuse, l'angoisse qu'elle répand dans notre adoration, ni comment son image se grave au fond de nous pour n'être jamais oubliée! Elle ressuscite dans l'éphèbe le premier émoi du Paradis terrestre, et chacun de nous, une fois dans sa jeunesse, connaît la stupeur éblouie d'Adam à son réveil, quand la nudité de la femme se révéla dans le jardin béni, resplendissante de toutes les joies et de toutes les douleurs qu'elle apportait au monde!
La beauté de cette vierge apparue dans la nuit au bord de sa fenêtre, de cette grande vierge nue qui levait ses bras vers le ciel, depuis lors, emplissait ma pensée: je ne voyais qu'elle, je ne songeais qu'à elle. Toute autre notion avait disparu; sa vision se dressait en moi, ainsi qu'une statue dans son temple, idéalement blanche, et le reste du monde, à l'entour, était noir. Mes lèvres ne savaient plus articuler qu'un mot, son nom, et sans cesse j'en marmonnais les syllabes, comme un agonisant en prière:
—Rœschen… Rœschen… Rœschen…
Lorsque, le lendemain, je la revis, vêtue de clair, à la même fenêtre, mes mains se joignirent malgré moi. Peut-être je lui demandais pardon d'avoir surpris à son insu le secret de sa beauté sainte. Peut-être… Je ne sais pas. Je sais seulement que mes mains étaient jointes, mes yeux noyés de larmes, et que rien d'impudique ne souillait mon amour. En la regardant de loin, j'aurais voulu l'étreindre sur mon cœur, et pleurer dans ses cheveux blonds; mais il me semblait que mon étreinte fût restée chaste malgré tout, tant mon désir était pénétré de respect.
Bien sûr, nos sentiments traversent l'espace, mieux que ne feraient les paroles! Bien sûr, d'invisibles fils conduisent d'une âme à l'autre les vibrations émanées de nous, et les cœurs entendent les mots qui jaillissent des cœurs sans que la voix les profère! Nous étions là, elle dans sa chambre, moi dans la mienne, séparés par les deux jardins, et nous ne nous connaissions pas. Mais nous nous sommes reconnus, et nous avons causé ensemble, intimement, longuement, et nous nous sommes compris, nous qui ne parlions pas la même langue, et tout de suite nous nous sommes aimés!
Elle ni moi, ni l'un ni l'autre, ne songions aux obstacles, à la folie d'un rêve impossible. Étranger en Allemagne, je traversais cette ville, où je n'allais rester que peu de mois; jeune et sans gagne-pain, je ne pouvais prétendre à choisir une femme, et mes seize ans ne s'appareillaient guère aux dix-neuf qu'elle portait. Est-ce qu'on pense à ces misères-là? Je l'aimais, je l'adorais, je lui vouais ma vie, offrant ensemble tous les espoirs de mon cœur réalisés par elle, tous les efforts de l'avenir réalisables pour elle! Je la voulais, je la prenais, je l'avais prise comme elle m'avait pris, et rien ne nous séparerait plus, sinon la mort, préférable au départ!
J'ai passé là, devant elle, d'admirables heures bénies!
Bien tranquille en ma chambre close, caché à tous les yeux et visible pour elle seule, je m'abîmais dans la contemplation d'Elle. Deux fois chaque jour, à des heures fixes, elle se promenait dans le jardin, invariablement accompagnée de sa mère. Celle-ci lui rendait, dans sa chambre, de fréquentes visites, dont j'étais averti par l'attitude de Rœschen qui longtemps d'avance écoutait à la porte; je me dissimulais alors: jamais on ne nous surprit. Dès que la vieille dame était partie, ma voisine reprenait son poste, près de la table, un peu à l'écart, sans doute pour n'être vue que de moi. Elle travaillait à de menus ouvrages et levait la tête à chaque instant. Elle me regardait sans contrainte. Parfois, elle me souriait, tantôt avec mélancolie, tantôt avec ironie: et chaque fois son sourire, en pénétrant en moi, me parcourait d'un grand frisson.
Moins hardi depuis que j'aimais, j'avais pourtant osé porter mes deux mains à mes lèvres, et j'avais, en tremblant, attendu sa réponse.