—Il ne fallait pas tuer l'oiseau.

Elle hochait la tête, en un reproche muet, comme font les mères pour gronder leur enfant, et, tout à coup, une sueur me glaça le front, en même temps qu'une idée s'installait sous mon crâne: «Elle est folle!»

Me voyant interdit, elle ajouta:

—Oui, tu es méchant. Je ne t'aime plus. Nous ne nous marierons jamais.

Boudeuse, elle s'assit en me tournant le dos à demi. Je regardais sa nuque penchée; les frisons de sa tempe et le duvet de sa joue, traversés par la lumière oblique de la veilleuse, faisaient un nimbe d'or autour de sa tête si belle, si jeune, pleine de mort!

Je n'osais plus articuler un mot: la pitié, l'angoisse, le désespoir me rendaient stupide et sans pensée; machinalement mon regard allait de la bien-aimée au verrou de la fenêtre, et devant mon rêve brisé, devant mon bonheur anéanti, plus seul que jamais à l'instant d'être deux, trop désolé pour réfléchir à rien, je ne songeais pas encore au péril de cette chambre sans issue. Mais j'y songeai soudain en revoyant le verrou.

—Rœschen…

—Méchant, ne me parlez pas!

Elle se tourna tout à fait. Et je demeurais debout, à quatre pas d'elle. Nous restâmes ainsi pendant plusieurs minutes, en silence. J'inspectais la chambre coquette et fraîche, qui, maintenant, m'épouvantait comme une tombe, et le lit virginal, la fiancée qui n'en était plus une, toujours aimée, et perdue à jamais.

L'émotion était trop forte pour mon âge, et je me mis à trembler comme un enfant. Je dus m'appuyer contre un meuble. Que faire? Et ce verrou! Mon père m'avait dit: «Tu seras raisonnable.» Des souvenirs me venaient à l'esprit, de très loin, vieux souvenirs qui remontaient de toute mon enfance, et qui me harcelaient, disparates, touffus, sans cause. Pourquoi pensais-je à tant de minutes oubliées?