Après les funérailles, tout le monde se mit à l'œuvre, et les fruits que devait porter la mort de cet enfant commencèrent à germer: Smithson modelait, Hardywill écrivait. Seule, Clara Clarck ne fit rien; on ferma le théâtre où elle jouait, et le public, privé cependant d'un plaisir, se résigna sans protester; même, il se réjouit d'une privation qui permettait à tous de prendre part au deuil de leur comédienne favorite. Après une semaine, le théâtre rouvrit, et Clara Clarck ne parut point; on salua son absence par une manifestation aussi discrète que la pouvait faire, en telle occurrence, l'amitié de tout un peuple.

Puis, les événements reprirent leur cours; et cependant le bruit se répandait que Clara Clarck avait pour toujours renoncé au théâtre.

Hardywill, néanmoins, travaillait à sa tragédie, destinant à la mère douloureuse le rôle maternel de Clytemnestre, et, dans de fréquentes causeries, l'auteur s'ingéniait à exciter l'attention de la tragédienne pour la pièce et pour le rôle.

Il disait:

—C'est votre chagrin qui m'inspire, amie, et c'est mon affection qui travaille pour vous; je dresse le monument du cher petit être, afin que la postérité se souvienne de votre désolation, qui fut si grande et si belle.

—Merci, cher, de tout mon cœur, merci! Mais, voyez-vous, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne dois plus reparaître sur la scène. Je prétends désormais ne plus vivre qu'une douleur, la mienne! Je me consacre à mon souvenir, et je le cultiverai dans la solitude.

Sans doute, elle était sincère, mais le psychologue savait que les sincérités se succèdent dans l'âme, et qu'elles peuvent être contradictoires sans être incompatibles, pourvu qu'on laisse au temps le loisir et le soin de remplacer l'une par l'autre.

Il se permettait donc de répondre:

—Au monument que mon art veut élever à l'angoisse maternelle, la mère refuserait la collaboration de son art? Ce n'est pas possible! Non, mon amie, vous ne récuserez pas le devoir que vous font ensemble votre amour de mère et votre génie d'artiste! Vous devez à votre enfant ce sacrifice momentané de vos goûts égoïstes pour la réclusion, et c'est un sacrifice à faire sur sa tombe, hommage de l'art à la maternité! Vous jouerez comme on prie, car le talent est un sacerdoce et l'œuvre d'art une prière. Vous serez la prêtresse qui officie sur une mémoire, et votre rôle, fiez-vous à moi, sera le chant funèbre d'un souvenir qui devient culte.

Il citait des vers, admirables d'ailleurs, et l'actrice frémissante l'écoutait, marquant par des sanglots la fin des tirades lyriques; les beautés la secouaient malgré elle, et, languissamment assise en son fauteuil, elle sentait courir sur sa peau les frissons crispant du Verbe; les courants de l'art, par le circuit de ses nerfs, montaient vers son cerveau, et des lampes s'allumaient au fond de ses yeux, sous le voile des pleurs.