A ce moment, le voyageur avait pris le portefeuille de l'autre voyageur, et en retirait une pièce qu'il paraissait connaître, puisqu'il l'examina rapidement; il remit le portefeuille, reboutonna l'habit, et, en même temps, je refermai l'œil. Je ne me souciais pas qu'un homme, qui ne semblait guère scrupuleux, me soupçonnât de l'avoir vu arranger ses petites affaires. Mettez-vous à ma place! Aussi, je ne me risquai pas de longtemps à rouvrir l'œil.

Dire que le cœur ne me battait pas un peu, ça, c'est autre chose; car, en somme, on n'assiste pas sans sourciller à un assassinat; l'individu, par prudence, peut vous régler votre compte, au moindre geste qu'on fait, s'il se méfie de vous. Et le gaillard se méfiait. Il ne me quittait pas des yeux! Je sentais son regard sur moi, oui, monsieur, je le sentais! Mais je fus héroïque et je n'ai pas bronché. Car j'ai du caractère, voyez-vous, de la force, et quand il s'agit de faire face aux événements, je ne perds pas mon assiette.

Tout de même, le temps me semblait long, et je ne savais plus guère où j'en étais de ma route. Il se passa peut-être dix minutes, peut-être un quart d'heure. J'entendais l'homme bouger, mais loin de moi, toujours à sa place. Ce fut un grand soulagement, quand la locomotive siffla, et quand je compris qu'on allait s'arrêter. Je coulai un regard sous ma paupière: le monsieur à moustache grise avait les cheveux noirs, la figure imberbe, trente ans à peine: grand bien lui fasse! Il ne portait plus de lorgnon, et, dès qu'on s'arrêta, il descendit du train.

J'en fus bien aise: je ne risquais plus rien. Je me mis sur mon séant et je regardai l'autre homme qui n'avait pas bougé d'une ligne. Cela n'allait pas être drôle de voyager avec un défunt! Car je ne savais pas, moi, si cet individu était mort ou vif, et il était permis de supposer n'importe quoi, même la mort, surtout la mort: aussi, tout d'un coup, je me décidai à descendre, pour changer de wagon.

Alors seulement, monsieur, et quand je fus debout sur le quai avec ma valise à la main, je m'aperçus que j'étais arrivé moi-même! J'avais failli passer la station où je me rendais, et c'est bien l'unique fois de ma vie! Il faut croire que toute cette affaire m'avait un peu tourné la tête.

Devant la gare, je retrouvai le monsieur au flacon, installé dans l'omnibus de l'hôtel. J'en fus quitte pour prendre un autre véhicule, afin de ne pas gêner ce garçon, mais surtout par prudence, et je ne l'ai jamais revu.

J'ai su, le lendemain, qu'un voyageur avait été trouvé mort, à ce qu'on disait, de congestion. Je me suis bien gardé, comme vous pensez, de corriger cette erreur. Je ne me reconnais pas le droit de donner des leçons, à qui que ce soit, et si je vous raconte cela aujourd'hui, c'est que l'affaire est classée depuis dix ans.

Car, entre nous soit dit, il ne faut jamais se mêler de la Justice; je paie l'impôt, pour que l'on paie des magistrats, et ils font leur métier, mais je n'ai pas à le faire pour eux. Mêlez-vous-en! Si l'accusé est condamné, cela vous fait une belle jambe, et, s'il est acquitté, il sait bien vous retrouver un jour!

Et puis, le public, qu'est-ce qu'il dit?

Il dit: «Un tel… Ah! oui… Celui qui a été mêlé à une affaire d'assassinat!»