Le monsieur à moustache grise se déplaçait tout doucement de côté. A la fin, il se leva, et tira le store sur la lampe. Qu'auriez-vous fait à ma place? Engager une discussion? «—Je veux de la lumière, monsieur!—Monsieur, la lumière me gêne!—Et moi, monsieur, elle me manque!» Je n'aime pas les querelles. Je ne me dispute jamais avec personne, et moins encore avec les gens que je ne connais pas: on risque de se prendre à de mauvais coucheurs, qui mettent tout de suite les choses au pire, en se fâchant tout rouge, et qui vous font des menaces. Cela ne me convient pas, et, du reste, je ne voyais aucun inconvénient à tirer le store sur la lampe, puisque, je vous l'ai dit, la lumière m'incommode et me tire l'œil.

D'ailleurs, le monsieur à moustache grise revint s'asseoir, très discrètement, d'autant plus discrètement qu'il s'éloignait de moi pour se rapprocher de l'autre voyageur, et j'aimais autant cela. Il ne me plaît guère, en wagon, de sentir trop près de moi les individus suspects.

Celui-là, en effet, commençait à me paraître suspect. Je ne sommeillais plus du tout, et je le surveillais, en ayant soin de ne lever les paupières qu'imperceptiblement, et sans bouger, pour qu'il ne se doutât de rien.

Il ne bougeait pas non plus, ou si peu… Il faisait semblant d'être immobile, mais, en réalité, ses mains seules bougeaient, et toutes les deux, dans une poche de son manteau, ce qui lui donnait une posture tout à fait incommode: mais, sans doute, il avait ses raisons pour en agir ainsi, et cela ne me concernait en aucune façon.

Je n'étais pas bien sûr, pourtant, que cela ne me concernât point, car le voyageur, tout en travaillant dans sa poche, glissait de temps en temps vers moi un coup d'œil oblique, mais rapide, qui se croisait avec le mien, et j'éprouvais une sorte de secousse électrique lorsque nos deux regards s'accrochaient l'un à l'autre, à mi-chemin. Je ne me suis jamais battu en duel, et, pour cause, mais j'imagine que les combattants doivent ressentir une impression analogue quand les deux épées se touchent pour la première fois. Je pensai que l'inconnu pourrait bien sentir aussi le contact de mon regard comme je sentais le sien, et je ne me souciais nullement qu'il me demandât compte d'une surveillance à laquelle je n'avais aucun droit, aucun titre. Je ne suis pas de la police, moi, et la Compagnie ne me paie pas pour épier les voyageurs! Je refermai l'œil, et ne le rouvris qu'au bout d'un instant, pour m'assurer que je ne courais aucun danger.

Le mouvement des deux mains dans la poche devenait plus fiévreux, et j'aurais bien voulu savoir ce qui allait sortir de cette poche. Car on a beau se désintéresser des affaires d'autrui, on peut bien, n'est-ce pas? s'inquiéter du manège bizarre d'un compagnon de route qui travaille dans l'ombre à préparer un mauvais coup.

J'aurais été une bête, en effet, si je n'avais pas compris qu'il s'agissait d'un mauvais coup… Brusquement, les deux mains sortirent de la poche, tenant un linge blanc, un mouchoir plié, ou autre chose, cela ne me regarde pas. Il y avait aussi un flacon, que je vis briller. L'étranger, en même temps, fut debout, et, déjà, il se penchait vers l'autre voyageur, lui appliquant le linge sur la bouche.

J'éprouvai une réelle satisfaction, alors, celle de constater que je n'étais pas en cause, bien que l'inconnu, à chaque seconde, tournât les yeux de mon côté, partageant son attention entre moi et celui que je pourrais appeler sa victime. Je sentais une assez forte odeur pharmaceutique, et je crois bien que c'était l'odeur de l'éther, mais je n'en suis pas sûr, et je n'avais rien à y voir.

Au surplus, j'avais refermé l'œil, et, pour mieux témoigner de ma complète indifférence, j'aurais ronflé, si je n'avais eu peur d'attirer l'attention.

Cependant, je pris encore sur moi de relever une paupière, à peine, pour surveiller les distances, et m'assurer que je ne courais toujours aucun risque personnel.