Un seul cri, mais il fut horrible!

Clytemnestre, à la fin de ses imprécations, se redressait, folle, pour jeter l'urne cinéraire contre la statue de Diane, et la mère vengeresse s'exclamait dans le dernier vers du poème:

«Que retombent sur ta face, ô déesse cruelle, les cendres de mon enfant!»

Clara Clarck brandissait l'urne au sommet de ses bras: mais les forces lui faillirent alors, et le hasard fit cette chose effrayante que l'urne, faiblement lancée, alla tomber sur le sol, au pied de la statue, et fut brisée, tandis que la mère s'évanouissait véritablement.

Alors on vit que la tragédienne, pour s'inspirer d'une douleur plus authentique, avait, dans l'urne du théâtre, caché son coffret de verre et d'or,—le cœur de son enfant, qui roula sur la scène.

LE TÉMOIN

—Un lâche, dites-vous? Je suis un lâche? Non, monsieur, je ne suis pas un lâche! J'aime ma tranquillité, voilà tout, et j'en ai bien le droit. J'ai assez vécu pour apprendre que la meilleure façon de vivre en paix est de passer inaperçu: quand on ne s'occupe pas des gens, les gens ne s'occupent pas de vous. A se mêler de leurs affaires on ne gagne que des coups, et je n'ai pas envie de recevoir des coups, moi! Je suis un bon père de famille, qui tient honnêtement son commerce, et je peux dire que je n'ai jamais fait tort à personne, d'un sou, non, monsieur, pas même d'un sou. J'élève mes enfants et je les ai nourris, ainsi que leur mère, sans qu'on puisse dire ça sur mon compte! Et j'irais, à mon âge, me fourrer dans une affaire louche, une affaire de cour d'assises, oui, monsieur, de cour d'assises, au risque de voir mon nom sur les journaux? Qu'est-ce qu'on dirait de moi dans le quartier, si j'étais appelé en justice? Monsieur, quand on est dans le commerce, il ne faut pas se faire appeler en justice, même comme témoin. C'est mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce, et on y laisse toujours quelque chose. Or, moi, je veux léguer à mes enfants un nom honorable, qu'on n'a jamais imprimé dans les journaux ni appelé en cour d'assises!

Et puis, est-ce que je les connaissais, ces messieurs-là? Est-ce que je savais, moi, lequel des deux avait tort ou raison? Et vous ne le savez pas mieux que moi. Mais vous voulez que j'aille prendre parti pour l'un contre l'autre, dans les difficultés qu'ils ont ensemble. Jamais, monsieur! Je ne suis pas un chien, pour m'introduire à l'aveuglée, dans un jeu de quilles, et je le dis comme je le pense… Un lâche? Mais vous en auriez fait autant que moi, et pas davantage, ou du moins je l'espère pour vous.

Comment! Je monte en wagon. Bien: j'ai payé ma place, et qu'est-ce que je demande? A être porté là où je vais. Le reste ne me regarde pas. A l'autre bout du compartiment, un monsieur est assis, c'est son droit. Il va où il veut, il est ce qu'il peut, ça ne me regarde pas, et pourvu qu'il ne se mette pas à fumer, je n'ai rien à dire. Car je ne déteste pas une bonne pipe, mais je ne peux pas souffrir la fumée des autres. D'ailleurs, il ne s'agit pas de ça. Ce monsieur a un air très convenable, et je ne m'occupe pas de lui. Au moment où le train va se mettre en marche, un autre voyageur ouvre la portière, entre, et s'assied: tout cela très vite. Il est pressé, il a failli manquer son train ou du moins on peut le supposer: cela arrive à tout le monde, je veux dire à tous ceux qui ne prennent pas leurs dispositions, et qui s'en vont en étourneaux. Mais est-ce que cela me regarde, si un compagnon de voyage, que je n'ai jamais vu, que je ne reverrai jamais, calcule mal son temps et dispose mal l'emploi de sa journée, au risque d'arriver en retard? Simplement, je me dis en regardant sa moustache grise et ses cheveux gris: «Voilà un individu auquel l'expérience de la vie n'a pas suffisamment appris que toute chose a son heure.» Il porte un lorgnon de verre bleu, c'est son droit. La petite lumière tremblante du wagon, avec sa fixité, m'est tout à fait désagréable, et je ne peux pas trouver mal que les autres s'en garantissent en portant des lunettes bleues. Je ne suis pas chargé de surveiller les habitudes du monde. Donc, c'est fini, je ne m'occupe plus de rien, je pense à mes affaires, et que chacun se débrouille.

Nous voilà partis, mes deux voisins s'endorment, et, ma foi, peu à peu, j'en fais autant. Quand je dis que je m'endors, j'exagère un tantinet, car je suis ainsi, moi: je ne peux pas dormir en chemin de fer. Sommeiller, oui, je sommeille: j'entends tout, et pas un seul nom ne m'échappe, lorsque le conducteur appelle les stations. Je ne suis pas de ces idiots qui laissent passer leur gare et se réveillent dans un pays où ils n'ont rien à faire que d'attendre en grelottant un autre train qui les ramène au point où ils auraient dû descendre. Mais quoi? C'est une qualité que j'ai là, une qualité commode, utile, pratique, et vous n'allez pas prétendre que j'use de mes avantages naturels pour m'attirer des ennuis!… Donc, j'entends tout, et nous étions partis depuis une heure, quand le monsieur à moustache grise fit un léger mouvement que j'entendis d'abord, et que je vis aussitôt. Car je vois tout: il ne se passe guère dix minutes, que je n'entr'ouvre les paupières, pour me rendre compte de ce qui se passe autour de moi. Oh! nullement par curiosité, je vous prie de le croire, car ça ne me regarde pas, ce que font les autres: tout de même, quand on voyage avec des gens qu'on ne connaît pas, il n'est pas mauvais de se tenir sur ses gardes. Mais, encore une fois, je ne veux pas que cette prudence m'occasionne des désagréments ou des dangers, puisqu'au contraire je n'ai cette prudence que pour les éviter. Est-ce logique, cela? Vous sentez bien que vous n'avez rien à répondre…