Le rideau se leva devant un cénacle d'univers.
Clara Clarck fut de tout point sublime.
Dès le premier acte, la scène où Clytemnestre amuse Iphigénie et met une robe neuve à la poupée d'argile, qu'elle berce ensuite dans ses bras, sortit avec une émotion si touchante et si vraie que la salle entière fut tordue d'un spasme, au moment où la mère disait: «Dodo, petite poupée!…» On vit que l'actrice pleurait, et, dans l'angoisse profonde de la foule, un hoquet de sanglot fit sursauter le silence; le seul applaudissement fut des cœurs qui battaient.
Au Deux, elle apparut magnifique d'épouvante et d'incompréhension, quand le devin Calchas lui annonça que sa fille était condamnée. Les supplications du Trois, lorsqu'elle se traîne aux pieds d'Agamemnon, exprimèrent une telle folie d'anxiété que les médecins présents craignirent pour sa raison, et, dans l'entracte, on redouta que la représentation ne pût aller plus avant.
Mais la beauté pure et complète, la restitution de la vie par le génie, la création vraiment divine fut au Quatrième acte, dans les deux scènes déchirantes de l'adieu avant la mort et du désespoir maternel sur le cadavre de l'enfant: Clara Clarck retrouva toute la terrible majesté des minutes vécues, et, les ressuscitant par l'évocation, les souffrit à nouveau devant la terre assemblée. Une formidable épouvante pesait sur les crânes et courbait les nuques; les mains de la foule tremblaient; la peur de la mort serrait les gorges. L'angoisse n'eût pas été pire si le théâtre avait pris feu. On emporta des femmes évanouies.
Après une telle magie, on se demanda ce que pourrait être le Cinq: l'émotion humaine, portée au comble, ne pouvait rien donner au delà, vraiment! Déjà les critiques, qui, seuls, avaient gardé possession d'eux-mêmes, affirmaient que la pièce, mal construite, devait être arrêtée ici, et qu'après ce triomphe, il fallait baisser le rideau.
L'auteur, plus inquiet que tous, mordillait sa moustache, et, pâle, songeait, comme un homme perdu, à l'énorme réserve de chaleur et de forces qui serait nécessaire pour mettre en valeur la violence des imprécations finales.
Clara Clarck, elle-même, s'était méfiée de ses propres forces et n'avait pas examiné sans appréhension le danger de cette scène, où elle maudit et menace les dieux.
Mais toutes les craintes se dissipèrent, et l'angoisse reprit les spectateurs quand la tragédienne apparut, blême, épuisée par les actes précédents, soutenue par ses femmes, et portant, un peu loin de son corps, au bout de ses deux bras tremblants, l'urne qui contenait les cendres de son Iphigénie.
Elle se traîna vers l'autel, et sa colère aux dieux, que l'auteur et la foule s'attendaient à voir sortir dans la véhémence, s'exhala en plainte sourde d'une créature sans force: menace d'autant plus lugubre que notre humanité la sentait impuissante.